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 [Nymphe Ydeil] Le Prince des Bayous - INTÉGRALE

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Nymphe Ydeil
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MessageSujet: [Nymphe Ydeil] Le Prince des Bayous - INTÉGRALE   Dim 24 Avr 2011 - 0:54

LE PRINCE DES BAYOUS



Saison I :

- L'Enfant Noir
- Le Serpent
- Le Règne du Premier Démon
- L'Homme de Peu de Foi
- La Mort au Fond des Yeux
- L'Autre
- Le Mauvais Sort
- Jeu de Famille
- Affrontement
- La Fin des Bayous

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« À Sionabel, un Rêve sera toujours apporté à ceux qui en font la demande. » [Nymphe Ydeil]
« Certains disent que seule la guerre peut faire de nous des frères. Ceux-là n'ont sans doute jamais essayé d'écrire avec quelqu'un... » [Yuen]
« À six ans, je savais écrire. Mais ici, nous n'écrivons pas. Nous vendons du Rêve. » [red13]


Dernière édition par Nymphe Ydeil le Mer 16 Avr 2014 - 19:22, édité 6 fois
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Nymphe Ydeil
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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Le Prince des Bayous - INTÉGRALE   Dim 24 Avr 2011 - 0:56



* * * LE PRINCE DES BAYOUS * * *
L'Enfant Noir


À Jonathan, à Maxime...

- Pousse Mana, pousse ! Tu y es presque !

Mana attend la prochaine contraction et pousse aussi fort qu’elle le peut. Mais elle sait bien que le « presque » est un mensonge, qu’en réalité, l’enfant n’a pas encore montré le bout de son nez. Elle le sent encore dans sa chair, qui lui déchire les entrailles, chaque instant un peu plus. Il la lacère de l’intérieur. Celui-là n’est pas comme les autres, elle le sait déjà. Jamais elle n’a autant souffert.
Face à elle, le sorcier du village s’agite, mal à l’aise. Il a tout essayé, les formules magiques, le sacrifice du poulet, les invocations. Mais l’enfant refuse de venir au monde. La nuit est tombée puis s’est levée sur les bayous déjà. On n’entend plus le chant des grenouilles, juste cette mélodie soyeuse du vent dans les mousses arboriformes. Mana pousse encore, à bout de souffle et d’énergie.

- On va devoir couper, conclut le sorcier, énervé et inquiet.

Non, pas ça. Mana sait ce que ça veut dire. Elle a déjà vu ce genre de déchirure sur le ventre d’une autre femme, la marque mal cicatrisée effectuée par un couteau de chasse. Elle a entendu dire que la souffrance était si forte qu’on s’évanouissait, bien plus forte que l’accouchement lui-même. Elle sait que certaines femmes meurent au bout de leur sang, que c’est risqué, bien trop risqué. Mais pas plus risqué que de garder l’enfant en elle : son enfant.

- Non ! Grince-t-elle en poussant encore.

Elle se redresse fièrement, faisant fi de la fatigue, comme une fille des bayous doit le faire. Le sorcier la regarde pendant un moment, jugeant ses forces sur le visage couvert de sueur. Mana y mettra toute son énergie, il finit par le comprendre et se penche à nouveau vers elle.

- Pousse alors.

Et Mana pousse, elle obéit pour fuir le couteau. La menace de la déchirure lui redonne des forces insoupçonnées. La peur contracte son ventre avec l’énergie du désespoir. Et l’enfant vient. La douleur, quoique terrible, n’est rien comparée à celle qu’aurait pu tracer la lame sur son ventre tendu par la grossesse.
Enfin, elle sent la dernière contraction arracher l’enfant à son ventre. Enfin, il est né. Tout à son soulagement, elle ne remarque pas immédiatement que seul le silence s’élève dans la cabane. Le sorcier lui-même reste immobile. Il doit tenir l’enfant dans ses bras car Mana ne le sent plus contre elle. Elle veut se relever, mais elle n’a plus de forces.

- Qu’est-ce qui se passe ? Murmure-t-elle, inquiète.
- Malédiction, souffle le sorcier en retour.

Au son de sa voix, elle prend peur. Il n’y a rien pour étonner le sorcier, rien pour l’effrayer… sauf cet enfant qui brise le timbre de sa voix pour la toute première fois depuis qu’elle le connaît. Alors il lève l’enfant vers elle et elle le voit. Elle voit. L’enfant est vivant, même s’il ne crie pas comme tous les autres enfants. Il a la tête un peu plus grosse que les autres et la peau tout aussi fripée, mais c’est tout ce qui le rapproche d'un enfant normal.
Cette peau couverte de plis, elle est blanche, blanche comme le lait d’une vache, et ses yeux, ils ne sont pas bleus comme ceux d’un bébé, ils sont rouges comme la braise qui cuit le jambon à la ya. Alors l’horreur gagne la mère. Quel est ce monstre auquel elle a donné naissance ?

- C’est un enfant noir, dit le sorcier, comme s’il avait lu dans ses pensées.

Oui, un enfant noir, un enfant du démon, que la nuit a gardé et que la malédiction a frappé. Cet enfant là a la mort dans le sang, on le dit. On dit qu’il la servira ou mourra avant l’âge adulte.

- On doit le rendre aux Bayous, déclare le sorcier.

Mais Mana secoue la tête. Elle regarde son fils et les grands yeux rouges l’observent en retour, avec toute la sagesse et le calme d’un adulte. Non, elle ne veut pas condamner son enfant, le rejeton de son sang, à une mort certaine. Les Bayous peuvent être si cruels. Non, elle ne l’abandonnera pas à ce triste sort.

- Alors il faut le vendre aux blancs, annonce le sorcier, péremptoire.

Enfin, Mana acquiesce, oui, il aura une vie au moins, il grandira heureux. Alors le sorcier emmaillote l’enfant qui n’a toujours pas crié et l’emporte hors de la cabane. De grosses larmes coulent le long du visage de Mana. Elle ne sait pas si c’est du soulagement ou de la peine. Elle s’en moque.
Près de sa couche, quelque chose bouge, puis les pleurs d’un nouveau-né déchirent le silence. Là, dans un couffin, le jumeau de son fils vient de se réveiller. Il réclame le sein. Mais Mana se laisse aller sur le matelas souillé de sang, sans s’occuper de celui qui reste. Dans le ciel des Bayous, un orage gronde. Les Bayous sont en colère.

À suivre…

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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Le Prince des Bayous - INTÉGRALE   Dim 24 Avr 2011 - 0:58

* * * LE PRINCE DES BAYOUS * * *
Le Serpent


À Sionabel.

Depuis l’ombre des bayous, le sorcier observait le navire qui avait quitté le quai quelques heures plus tôt. À présent, l’Atalante crachait frénétiquement sa vapeur tandis qu’il luttait contre la houle. L’orage qui secouait les bayous avait gagné la ville peu après le départ du bateau. Malmené par les vagues, l’Atalante tanguait dangereusement. Le sorcier contemplait, silencieux et grave, la violence qui se déchaînait dans le ciel comme sur la terre et les eaux. Jamais, de mémoire d’homme, il n’avait connu un orage si soudain et si violent.

Il aurait dû le prévoir, bien sûr, mais même les insectes n’avaient pas su l’annoncer, comme si toute cette démence avait été le fruit d’une colère imprévisible, qui n’avait rien de naturel et ne devait pas son existence à un quelconque effet météorologique. Inquiet, le sorcier s’accrochait aux branches basses d’un arbre. Il sentait la plante frémir entre ses doigts, houspillée par les tourbillons du vent. Quelque chose n’allait pas, il le sentait dans chacun des brins d’herbe qui se couchaient sur la berge, dans chaque vague qui s’échouait contre la coque de l’Atalante.

Le bateau s’agitait comme une coquille de noix vide sur l’onde déchaînée. Vint un moment où la vapeur qui s’échappait de ses cheminées cessa de s’élever vers le ciel et où le navire cessa de lutter contre les éléments. Sa course s’acheva au moment où le ciel s’ouvrait. Des trombes d’eau s’abattirent sur les bayous, détrempant tout, noyant les animaux qui n’avaient pas eu le temps de s’abriter. Sur l’autre berge, quelque chose remua à travers le rideau de pluie incessant.

Il faisait si sombre que le sorcier faillit ne pas le voir. Cela glissa jusqu’à l’eau. Ça avait la taille d’un tronc d’arbre, mesurait environ trente mètres de long et sa couleur brun vert ne permettait pas de discerner sa forme exacte à cette distance et par ce temps. Mais le sorcier savait. Il connaissait mieux que personne la légende, les bruits qui couraient sur les bayous. Les habitants savaient tous que les mythes n'étaient pas toujours que des mythes. Il arrive parfois qu’ils aient une existence réelle, quelles qu’en soient les conséquences.

Et les conséquences de cette légende-là ne pouvaient être que néfastes pour le peuple des bayous. Le sorcier le savait, comme il savait tant de choses. Il assista, médusé, à la progression de la créature sur la surface de l’eau. La bête fendait l’onde plus vite qu’aucun navire n’aurait pu le faire. Parfois, elle disparaissait dans quelque remous du fleuve et jaillissait quelques secondes plus tard, sa peau luisante et verte couverte d’écume.

Il fonçait vers l’Atalante avec une telle rapidité que son intention devint rapidement évidente pour le sorcier. La bête, monstrueux serpent jailli des pires cauchemars des bayous, heurta la coque malmenée du navire à pleine vitesse. Dans le ciel, l’orage tonnait, sur la surface, un craquement terrible retentit. Des cris brisèrent le silence, là-bas sur le fleuve. La proue du bateau sembla hésiter un instant, dressée sur la crête d’une vague, puis elle plongea dans un creux, vers l’abîme. Le poids de l’eau qui s’engouffrait dans les soutes défoncées entraînait lentement l’Atalante et avec lui, tous ceux qui avaient pris place à son bord.

Des silhouettes indistinctes tombèrent du pont supérieur et disparurent au cœur du désordre général. Les vagues montaient à l’assaut de la coque et la créature avait momentanément disparu. Le vent sifflait dans les branches, les trombes d’eau giflaient tout sans relâche. Lentement, mais avec la sûreté de la catastrophe, l’Atalante sombra. Le sorcier pétrifié lâcha la branche qui le soutenait et glissa sur la terre trempée jusqu’à la berge. Il fit quelques pas dans l’eau, l’horreur inscrite sur ses traits.

Là, à quelques dizaines de mètres de lui, le serpent du lac allongeait ses anneaux et tournait en cercle autour du navire en perdition. Il attendait son heure, comme un chasseur redoutable guette sa proie dans l’ombre de sa tanière. Lorsque la créature eut repéré ce qu’elle cherchait, elle s’enfonça sous l’eau. Lorsqu'elle refit surface, seule sa tête émergeait, point sombre sur l’onde plus noire encore. Elle avançait vers quelque chose que le sorcier ne distinguait pas.

Puis, le serpent s’immobilisa et fit lentement demi-tour, nageant vers la berge la plus proche, vers le sorcier. Effrayé, celui-ci retourna s’abriter sous la voûte rassurante des arbres. La créature sortit de l’eau et passa à quelques mètres de lui sans le voir. Dans sa gueule, un paquet blanc se balançait. Des cris déchirants en émanaient : les cris d’un nouveau-né. Le sorcier pâlit. L’enfant de Mana, dont il avait espéré se débarrasser, venait de faire son retour. Ainsi, les bayous avaient refusé le départ de leur fils.

À suivre…

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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Le Prince des Bayous - INTÉGRALE   Dim 24 Avr 2011 - 0:59

* * * LE PRINCE DES BAYOUS * * *
Le Règne du Premier Démon


À ceux qui croient que tout est possible juste parce que les mots sont forts..


Yerku avait grandi. L’air vivifiant de la nature l’avait transformé en un garçon robuste dont les muscles s’étaient fortifiés au fil des années. Assise sur le pas de la porte, Agatha observait ce fils que les bayous lui avaient donné. Elle n’avait jamais eu d’autres enfants. Yerku avait été déposé devant sa porte un lendemain d’orage, alors que tout était plongé dans une brume plus épaisse que toutes celles que les bayous avaient connues.

L’enfant était assis à l’ombre des arbres, tourné vers les bayous. Les poules picoraient autour de lui. D’où elle était, Agatha l’entendait marmonner. Elle savait ce qu’il faisait. Il le faisait depuis qu’il savait faire des bruits avec sa bouche. D’abord, les animaux avaient semblé fuir cet enfant. Il était différent. Sa peau était aussi blanche que la lune et ses yeux n’avaient pas perdu leur étrange couleur ocre. Il ne parlait pas vraiment, mais il faisait avec sa bouche de curieux bruits.

Les poules s’étaient habituées à la présence de l’étrange gamin et caquetaient désormais autour de lui, le suivant s’il faisait mine de s’éloigner d’elles. Il aurait plongé à l’eau qu’elles l’auraient suivi. Les ratons laveurs, les ragondins, même un crocodile avaient été capturés par l'étrange influence du gamin. Son attraction mystérieuse sur les animaux rendaient les êtres humains mal à l’aise. Seule Agatha vouait un amour sans limites à l’enfant.

Il avait des pouvoirs, c’était indéniable, mais cela n’effrayait pas sa mère d’adoption, ni même le grand père, dont le fauteuil se balançait sur la galerie. Agatha soupira doucement. Son fils se retourna vers elle et l’observa gravement, comme s’il avait entendu le simple filet d’air qui s’était échappé de ses lèvres. Une fois rassuré par le geste qu’elle fit, il reporta son attention sur les bayous. Sa mère savait ce qu’il attendait. Elle avait entendu la mélopée qu’il avait égrainée dans un murmure, une succession de bruits et de mots qui n’avaient aucun sens pour elle, mais qui en avait pour les animaux, même pour les plantes et pour les bayous tout entiers peut-être, pour tout ce qu'ils avaient de naturel… ou de surnaturel.

Longtemps, l’enfant et sa mère demeurèrent là, l’un dans l’ombre des arbres, l’autre sur le seuil de la porte. Ni l’un ni l’autre ne bougeaient. Le premier savait pertinemment que les yeux d’Agatha étaient posés sur lui, la seconde savait que le gamin avait fermé les yeux et continuait à souffler la mélopée, tantôt dans sa tête, tantôt à voix haute, comme une rengaine sourde et lancinante. Enfin, au crépuscule, quelque chose bougea dans les fougères et l’enfant se leva.

Là, dans l’eau et la brume se tenait une bête massive, mesurant bien un mètre au garrot. Elle sembla hésiter un instant, puis s’approcha résolument de Yerku. L’animal arrivait presque à la taille de garçon et Agatha frémit malgré elle, à la fois d’appréhension et de crainte. Mais comme chaque fois, elle fit un effort sur elle-même et se retint de crier ou de se jeter au-devant de son fils. La bête jeta un regard d’or vers elle, renifla l’air pour vérifier que tout allait bien, puis sa truffe humide se posa sur le ventre du garçon.

L’animal avait l’allure d’un chien, mais ça n’en était pas un. Plus lourd, plus puissant aussi et légèrement plus haut, il avait un regard expressif et une fourrure entièrement blanche, qui lui permettait de se fondre dans la brume la plus épaisse. Depuis quelques temps, les légendes parlaient souvent d’un loup blanc entrevu dans les bayous, mais personne n’avait jamais pu l’approcher, il disparaissait devant l'homme comme un fantôme. Avec Yerku, c’était différent.

L’enfant et la créature se rencontraient presque tous les jours et s’asseyaient simplement l’un en face de l’autre. Les yeux dans les yeux, ils s’observaient sans se toucher. Pourtant, ils étaient si proches l’un de l’autre que leurs souffles se confondaient. Ils semblaient absorbés par une discussion profonde et muette qu’Agatha n’osait interrompre. Parfois, il arrivait que l’enfant, à bout d’épuisement, se roule simplement en boule aux pieds de la bête. Celle-ci posait alors sa patte derrière l’épaule de son protégé, le dominant entièrement de sa haute stature blanche, et veillait sur lui jusqu’à ce qu’il trouve le sommeil.

Alors seulement, elle lançait un aboiement bref en direction de la galerie, comme pour prévenir Agatha, et faisait demi-tour pour s’enfoncer dans les bayous. Le démon qu'elle était disparaissait, mettant fin à son règne sur le monde des hommes. Pas une seule fois l’animal ne resta après que l’enfant n’ait plongé dans le sommeil. La mère allait alors jusqu’à son fils en clopinant et le soulevait entre ses bras pour le ramener à l’abri de la maison. Appuyée sur son bâton de bois, elle maudissait alors son pied-bot et lorsqu’elle déposait enfin son enfant dans son lit, elle ne pouvait s’empêcher de cacher son visage dans ses cheveux tandis qu’elle le contemplait, muette d'amour.

Il était beau, pur et sans tache, seulement un peu différent, un peu mystérieux. Alors elle cachait la malformation qui enlaidissait le côté gauche de son visage, pour ne pas qu'il le voit au moment où il s'éveillait et levait les yeux vers elle. Pour qu'il ne voit que la douceur et l'amour de son côté droit. Seulement l'oeil maternel qui veillait sur lui, sur ce fils qui avait fait naître le premier démon des bayous : un loup blanc au regard d'or.

À suivre…

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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Le Prince des Bayous - INTÉGRALE   Dim 24 Avr 2011 - 1:01

* * * LE PRINCE DES BAYOUS * * *
L'Homme de Peu de Foi


À mon petit frère chéri, Neosiris et NayNay !

Assise sur les marches de la galerie, Agatha épluchait des légumes. Les poules lui tournaient autour, picorant les peaux qui tombaient hors du seau en fer blanc dont elle se servait. Parfois, elle devait repousser du pied les plus audacieuses qui allaient jusqu’à se poser sur le bord du seau et manquaient à chaque fois de le renverser.

- Satanées poules, elles ont le diable dans le sang, lançait toujours le grand-père, depuis son fauteuil à bascule.

Agatha souriait alors et Yerku, assis par terre près de la berceuse, posait une main apaisante sur le genou de l’aïeul aveugle. De l’autre, il flattait distraitement la fourrure blanche d’Otsoa, la louve démone. La famille avait naturellement accepté la présence de la bête et celle-ci avait fini par se laisser approcher par d’autres personnes que Yerku. Elle passait le plus clair de ses journées contre les jambes de son maître, mais disparaissait dès le coucher du soleil.

À l’aube, lorsqu’Agatha sortait la première pour libérer les poules, elle trouvait l’animal assis devant la porte. Un regard de la louve, un signe de tête en guise d’autorisation de la part de la mère et la bête se faufilait à l’intérieur de la maison pour foncer vers la chambre de Yerku. Agatha avait observé que la bête était la seule capable de réveiller le garçon. Il dormait d’un sommeil si lourd qu’elle s’effrayait parfois de la profondeur de sa torpeur. C’était comme si sa vie dépendait à présent de la proximité du démon.

Agatha ne s’en affolait pas outre mesure. Tant qu’Otsoa demeurait dans les parages, son fils se portait comme un charme. Il était devenu un adolescent fort et habile, doué d’une intelligence vive. Bien qu’il ne soit pas loquace et qu’il soit rare de lui arracher plus de dix mots d'affilée, la mère ne pouvait s’empêcher de couver du regard son fils adoptif. Rien n’aurait pu changer les sentiments qu’elle éprouvait pour lui, et surtout pas les quelques excentricités dont il était l’auteur. La seule chose qui lui importait était de tenir Yerku éloigné des autres êtres humains, de peur que sa différence lui porte préjudice. Et cet après-midi-là, la malchance voulut qu’un homme vienne jusqu’à chez eux. Jusqu'à cette petite cabane perdue où aucun étranger n'était jamais venu.

C’était un homme assez grand, mais sec, l’œil fourbe et la mine basse. Il se présenta comme un vendeur et possédait dans son barda une quantité impressionnante de babioles en tous genres, allant de la simple casserole aux bijoux divers et variés, en passant par des dentelles prétendument françaises ou des soies multicolores qui n’avaient de soie que le nom.

- Ce fouloir de soie directement arrivé de Chine vous irait à merveille. Regardez, ces couleurs, elles vont si bien avec vos yeux. Tâtez pour voir, vous voyez comme c’est doux ? Ou alors j’ai ce magnifique collier de perles. De vraies perles comme en portent les grandes dames.

Agatha, troublée, ne savait que répondre. Ne pouvant voir la supercherie derrière les propos cajoleurs du marchand, elle hésitait, rougissante. Yerku, plongé dans l’ombre de la galerie, observait, la louve allongée contre son flanc. L’homme ne l’avait pas vu, pas encore.

- Je vous vends le collier et le foulard pour quarante pièces. Ce n’est presque rien, et vous serez parée comme une reine.

Yerku fronça les sourcils. C’était excessivement cher. Agatha n’avait jamais eu besoin d’aller à la ville, se contentant pour ses menus besoins du marché du village le plus proche et de l’aide généreuse des Français qui l’employaient. Ils lui ramenaient régulièrement ce qu’elle ne pouvait trouver plus près. Elle n’avait donc aucun moyen d’évaluer ou de comparer le prix de ces objets. Yerku, qui allait souvent fureter autour des étals du marché malgré les recommandations de sa mère, savait qu’un tel collier et un tel foulard ne valaient pas plus de quinze pièces à eux deux.

- Je n’ai pas autant d’argent, rougit Agatha.
- Alors disons 20 pièces et deux de vos poules. Elles sont bien maigres, mais je vous les prends volontiers pour vous faire une faveur.
- Et bien… Hésita Agatha.

Elle jeta un regard en direction des poules qui avaient finalement réussi à renverser le seau des épluchures et s’en donnaient à cœur joie. Elles étaient loin d’être maigres et pondaient régulièrement. Les œufs leur rapportaient assez pour qu’ils se nourrissent pendant le mois. Bien sûr, il arrivait que des poussins naissent et les poules pouvaient être remplacées facilement. Le vendeur passa le foulard autour des épaules d’Agatha, glissa les perles à son cou puis lui présenta un miroir.

- Regardez comme vous êtes belle ainsi…

Comment Agatha aurait-elle pu résister à ces mots qu’elle n’avait jamais entendus d’aucun homme ? C’en était trop pour Yerku. Il bondit sur ses pieds et se campa devant le marchand. Otsoa se dressa elle aussi et se pressa contre les jambes de son maître. Le regard de l’homme alla de l’adolescent à la louve et de la louve à l’adolescent.

- Allez vous-en et laissez ma mère, gronda ce dernier.
- Yerku… s’étonna Agatha, surprise par le ton de son fils.
- Vous n’êtes qu’un charlatan. Remballez vos affaires et dégagez.

Choqué, le vendeur rougit de colère.

- En voilà des manières ! Je ne te permets pas de m’insulter de la sorte ! Parle sur un autre ton, garçon, sinon...

Les mots se bloquèrent dans la gorge de l'homme. L'étrangeté de l'adolescent le paralysait. Yerku, sentant la peur du marchand, fit un pas en avant. Un sursaut de peur agrandit les yeux de son interlocuteur.

- Sinon quoi ? gronda-t-il à mi-voix.
- Tu me payeras ça, sale gamin, siffla l'autre.
- Partez ! Aboya Yerku d’un ton si sec qu’Agatha en trembla.

Près de l’adolescent, Otsoa s’était redressée et fixait le marchand de ses yeux d’or. Elle lança un aboiement bref et sonore tout en montrant les dents. Rapidement, l’homme comprit que le duo sortait de l’ordinaire. La présence d’une louve, en ce coin retiré des bayous, l’étonnait plus que la pâleur de Yerku. Il lut la menace dans les pupilles dilatées du fils d’Agatha et décida sagement de battre en retraite. Ramassant ses affaires sans quitter des yeux l’adolescent et la louve, il recula jusqu’à l’orée des bayous. La haine crispait encore ses traits lorsqu'il s'enfuit sur le chemin du village.

À suivre…

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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Le Prince des Bayous - INTÉGRALE   Dim 24 Avr 2011 - 1:02

* * * LE PRINCE DES BAYOUS * * *
La Mort au Fond des Yeux


"Pas à h0rus" ^^
À backer...


Depuis quelques jours, Otsoa guidait régulièrement Yerku à travers les bayous. Leurs promenades, de plus en plus longues, n’inquiétaient pas Agatha, qui faisait confiance à la louve, malgré le caractère démoniaque de celle-ci. Auprès de la bête blanche, l’adolescent découvrait des lieux insoupçonnés, au plus profond des marécages, là où même les moustiques ne s’aventuraient pas. Une force inconnue pulsait en ces lieux, une force salvatrice et nourricière dont Yerku s’abreuvait à loisir.

Il se sentait bien dans de tels endroits et s’y ressourçait de plus en plus longtemps. Il se sentait alors libre, débordant d’énergie et plein de pouvoirs dont il ignorait encore tout. Il ne se lassait pas de ces lieux et parfois, devançait même Otsoa pour arriver plus vite à destination. Au retour, il préférait flâner à travers les bayous, errant entre les troncs d’arbres dans la silhouette fantomatique se détachait dans la brume ou les rayons du soleil, caressant ça et là les corolles des orchidées grimpantes.

Il arrivait qu’il ne rentre pas avant la nuit. Alors Otsoa le raccompagnait jusqu’à l’orée des bayous et repartait aussitôt. Lorsque Yerku traînait ainsi, refusant de rentrer, la louve grondait doucement pour l’attirer hors des bayous, mais en vain. Les rayons rouges du soleil filtraient à travers les arbres, dorant les arbres et les mousses et l’adolescent faisait mine de ne pas entendre les appels du démon.

Ce soir-là, Otsoa gronda plus fort qu’à l’habitude, se montra plus impatiente, devenant presque agressive vis à vis de son protégé. Plusieurs fois, Yerku fronça les sourcils, lassé des agissements de la bête, puis il finit par s’arrêter tout à fait.

- Mais qu’est-ce que tu as ? lança-t-il, exaspéré.

La louve le fixa un instant de ses grands yeux d’or, puis tourna la tête vers la droite, sa truffe noire dressée dans le vent, tous ses sens en alerte. Alors l’adolescent porta lui aussi son attention vers la direction qui intéressait Otsoa. Une silhouette sombre se redressa alors. Cachée dans l’ombre d’un tronc d’arbre, elle était passé inaperçue jusqu’alors. En voyant qu’elle était le centre d’attention du duo solitaire, elle avait compris qu’il ne servait plus à rien de se cacher.

Un grondement sourd agitait la gorge de la bête. La silhouette s’avança à travers les arbres et s’immobilisa à moins de cinq mètres. Yerku s’était approché d’Otsoa et avait posé sa main sur la tête noble et menaçante. Les lèvres retroussées de la bête dégageaient des canines acérées qui ne rêvaient que d’une chose : se river dans la gorge de l’homme qui se tenait là. L’adolescent comme la louve l’avaient reconnu : c’était le vendeur qui était venu à la maison pour vendre ses babioles. Un fusil de chasse pendait dans sa main droite, le long de sa cuisse. Un sourire froid étalait ses lèvres pâles.

- Tu m’as reconnu, pas vrai, garçon ?

Yerku se contenta de hocher la tête en silence.

- Tu croyais que tu pouvais m’insulter de la sorte sans payer le prix ? ricana l’homme.

Dans son regard, il y avait quelque chose de froid et d’un peu fou qui rendait Otsoa folle. Il y avait plus que de la colère dans le comportement de la louve. Il y avait de la peur et Yerku le sentait sous ses doigts. L’homme leva son fusil et l’arma. Il visa l’adolescent qui recula. La bête, rendue furieuse de voir son maître menacé, n’attendit plus et bondit. Le coup partit au moment où ses pattes avant frappaient la poitrine du marchand.

Les dents de la louve claquèrent à seulement quelques centimètres du cou de l’homme et elle retomba lourdement au sol, atteinte au flan gauche. Avec un sourire méprisant, le vendeur la repoussa violemment du pied. La douleur fusa dans le corps de la bête et explosa dans le cerveau de Yerku. Il tomba à genoux, la tête entre les mains. Jamais il n’avait ressenti aussi fortement le lien qui l’unissait à Otsoa. Elle faisait partie de lui comme il faisait partie d’elle.

L’homme s’avança vers lui. La crosse du fusil s’abattit contre la tempe de l’adolescent. Des étoiles se mirent à danser devant les yeux du garçon qui dût poser une main au sol pour ne pas tomber. Sa colère grandit encore. À deux mètres, Otsoa gémissait et tentait de se relever, en vain. Yerku leva les yeux vers l’homme. Sa main partit d’elle même, frappant là où son assaillant était vulnérable.

Surpris, l’autre n’eut pas le temps de réagir. La poigne de l’adolescent se referma autour de son cou, il sentit les doigts se refermer autour de sa gorge et chercha à repousser Yerku avec son fusil, mais en vain. Furieux, le jeune homme resserra son emprise et renversa son adversaire, pesant de tout son poids pour le faire tomber. L’adrénaline le rendait plus fort et la terreur paralysait son ennemi. Serrant des deux mains, il ne lâchait plus. L’autre, les yeux agrandis par la peur de la mort, lui griffait les doigts dans l’espoir de se libérer.

Mais il était trop faible, ou Yerku trop fort. Le manque d’air rendait sa lutte inutile et elle prit fin très rapidement. Bientôt, le corps s’immobilisa et Yerku lâcha prise. Le regard de l’homme fixait la nuit. Il avait la mort au fond des yeux.

À suivre…

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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Le Prince des Bayous - INTÉGRALE   Dim 24 Avr 2011 - 1:05

* * * LE PRINCE DES BAYOUS * * *
L'Autre


À Benito, qui ne pourra plus dire que je ne lui dédicace rien.

Assis par terre, Yerku ne faisait plus attention à l’obscurité qui tombait progressivement autour de lui. Silencieux et immobile, il n'avait pas trouvé la force de quitter le corps qui gisait à côté de lui. La roideur de la mort avait commencé à figer le cadavre et le regard vide du marchand fixait la pénombre, pleins d'un ailleurs qui révulsait le jeune garçon. Les paupières de Yerku demeuraient grandes ouvertes, ses grands yeux secs immobiles, rivés sur un point qui n’existait pas, quelque part entre le corps et lui.

Otsoa demeurait à ses côtés, malgré l’envie qu’elle avait de fuir. Plusieurs fois, elle avait voulu l’entraîner loin, mais il n’avait pas réagi à son désir manifeste de le voir se lever et partir. Elle avait tout tenté, y compris le mordre jusqu’au sang. Mais pour la première fois, il avait levé la main sur elle et avait grondé plus sourdement qu’elle. Pour la première fois, il s’était rebiffé, pour retomber immédiatement dans sa léthargie muette. Et la louve s’était mise à geindre, malheureuse de voir son maître la renier.

Elle avait fini par se coucher un peu plus loin, le museau caché entre ses pattes. De temps en temps, elle levait son regard d’or vers lui et lançait un appel plaintif, qu’il ignorait systématiquement. En réalité, il ne l’entendait même pas. Il y avait en lui trop de questions, trop de sentiments. Une tempête s'agitait sous son crâne, le menant au bord de la folie mentale. À tel point qu’il se sentait vide, vide et démuni. Les larmes coulaient sur ses joues, des larmes d’impuissance. Chaque fois que son esprit cessait sa cavalcade pour se figer sur le souvenir du meurtre, Yerku sentait son cœur se serrer dans sa poitrine. Au bord des larmes, il suffoquait, incapable de réaliser ce qui venait de se passer.

Il avait tué. Au-delà de ça, il n’avait plus aucune certitude. Quel avenir lui réservaient ce meurtre, cette violence gratuite ? Comment avait-il pu faire une chose pareille ? Il leva ses mains devant ses yeux et les tourna pour mieux les contempler. Elles avaient tué un homme. Un peu de sang s’était glissé sous ses ongles, là où il avait assuré une prise trop forte, assez pour enlever la vie et le souffle de cet homme. Que dirait Agatha si elle apprenait l’horreur de cette nuit ? Elle ne l’avait pas élevé comme ça, pas pour qu’il devienne un meurtrier de la sorte. Elle avait tout donné pour qu’il grandisse préservé des autres. Et voilà qu’il trahissait sa confiance, son enseignement et sa bonté.

Devait-il rentrer ou fuir ? Que devait-il faire du corps ? Pouvait-il s’en débarrasser sans attirer l’attention ? Probablement pas. La disparition d’un homme blanc se remarque toujours très vite. Dès que son absence serait signalée, la police chercherait ce qu’il était devenu et Yerku ne donnait pas une semaine aux autorités pour venir tout droit à la maison d’Agatha. Alors ils lui apprendraient la nouvelle et la harcèleraient sans doute à force de questions inutiles auxquelles elle n’aurait pas les réponses.

Ainsi, même dans la fuite, il y avait des inconvénients à prévoir. Il ne pouvait laisser Agatha seule derrière lui, pas au risque de la voir subir des foudres qui n'étaient destinées qu’à lui seul. Pour la énième fois, Otsoa aboya, de cet aboiement bref et plaintif. Non. Cette fois, il n’était pas plaintif. Il n’y avait même pas d’interrogation dans le regard d’or qu’elle rivait sur les bayous. Et Yerku sentit la présence de l’Autre. Une présence sauvage, brûlante. Mille fois différente de celle d’Otsoa qui lui était douce, mais aussi marquée.

Là, dans les fourrés, quelqu'un approchait. Pas une branche ne craquait pour trahir les pas de l'individu, pas un souffle ne révélait sa proximité latente. Mais le jeune homme savait que quelqu’un venait. Il sentait la Présence. Elle l’étouffait, l’oppressait. Et il ne trouva que la fuite comme solution. Que la peur dans son regard, dans ses paumes moites, dans ses membres roides. La peur au ventre, les yeux écarquillés à l'idée d'être découvert près du corps, il se releva d'un bond, le regard allant successivement des bayous au cadavre, puis revenant, ses mains se frottant nerveusement sur la toile rêche de son pantalon comme pour en effacer toute trace de sang... Et Otsoa, qui ne grognait pas, qui attendait, assise, les oreilles dressées. Elle remuait la queue. Soudain, l'anormalité de la situation lui sauta aux yeux. Otsoa n'avait jamais accueilli personne de la sorte. Jamais personne d'autre que lui. Pourquoi ?

À suivre…

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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Le Prince des Bayous - INTÉGRALE   Dim 24 Avr 2011 - 1:09

* * * LE PRINCE DES BAYOUS * * *
Le Mauvais Sort


À h0rus.

Ce qui émergea d'entre les racines n'était pas humain. Ça n'avait même rien de commun avec les créatures des bayous. Mais Otsoa lui fit fête. Un grondement doux au fond de la gorge, la louve remuait la queue, les oreilles pointées vers l'avant. Elle se coucha au sol, en signe de soumission, mais son arrière-train continuait de s'agiter comme lorsqu'elle voulait jouer avec son maître. Elle rampa vers ce qui s'était immobilisé dans l'ombre en geignant, mais l'autre ne bougea pas. Deux yeux jaunes flamboyaient, un pelage noir, plus opaque que la nuit et une ossature robuste complétaient le portrait de ce loup sauvage.
Yerku recracha bruyamment l'air contenu dans ses poumons. Ce n'était qu'un loup, un satané loup qui ressemblait à Otsoa. La louve progressait toujours en rampant vers le nouvel arrivant et celui-ci, sans la quitter du regard, lança brusquement un aboiement bref et agressif. Immédiatement, elle interrompit sa progression et s’aplatit un peu plus sur le sol. Les yeux jaunes dardèrent sur elle un regard méchant et le loup montra les dents. Yerku alla s'accroupir près de sa bête et posa sur son échine frémissante une main qui se voulait rassurante.

- Laisse tomber ma vieille. Pas la peine de faire tes chaleurs, il ne te veut pas.

Le loup se mit à grogner comme s'il avait compris le langage de l'homme. Ses babines se retroussèrent un peu plus, jusqu'à découvrir la chair rose de ses gencives. Prudemment, Yerku ramassa une pierre et tenta de reculer en attirant Otsoa vers lui. Mais la louve gémissait. Tremblante, elle haletait, comme si elle luttait contre une force que son maître ne comprenait pas. Elle résista aux efforts qu'il déployait pour l'emmener et fit même claquer sa mâchoire dans sa direction lorsqu'il insista plus rudement. Alors il la lâcha et recula, seul. La bête blanche reprit sa progression vers la créature noire et, imperceptiblement, gagna centimètre après centimètre.
Avant que Yerku n'ait réalisé ce qui se produisait, le loup bondit. Ses dents se refermèrent sans hésiter sur la nuque d'Otsoa et l'emprisonnèrent dans un étau imparable. La louve poussa un cri de douleur et de surprise, puis ne bougea plus, dominée à la fois par la puissante machoire et par le poids et la force de son adversaire. Une fraction de secondes plus tard, Yerku s'effondra, à genoux près du corps du marchand. Les yeux exorbités, il cracha du sang. Incapable de comprendre, il tenta de se relever, mais en vain. Aucun muscle ne lui répondait, il tremblait nerveusement sans parvenir à expliquer ce qui lui arrivait.

- Tu ne comprends pas, pas vrai ? Interrogea une voix calme depuis la mousse espagnole qui tombait un peu plus loin.

La brûme se déchira, dévoilant la silhouette fine et élégante d'un fils des Bayous. Sa peau cuivrée brillait, comme si elle avait été huilée. Des tatouages tribaux couvraient ses tempes et sa poitrine. S'il avait été en état, Yerku aurait sûrement jalousé cet individu pour sa beauté. Mais ses pensées étaient encore trop confuses.

- Ta chienne porte ton pouvoir. Si tu ne la protèges pas, si elle se blesse, si elle s'éloigne de toi, tu faiblis. Si elle meurt... tu meurs, annonça tranquilement l'individu.
- C'est une louve... gronda seulement Yerku

L'autre se contenta de rire, un rire cristalin, amusé par la stupidité et l'inutilité de l'argument.

- Fort juste, si tu y tiens... Bref, Lobo va se faire un plaisir de tuer ta... louve... et je n'aurais même pas à t'affronter. Trop facile, ajouta-t-il en s'accroupissant face à Yerku, une mimique faussement déçue sur le visage.

Yerku toussa et cracha à nouveau son sang. Un gout métallique lui emplissait la gorge et il avait de plus en plus de mal à respirer. Un poing douloureux appuyait contre sa cage thoracique, broyant ses côtes et sa volonté. D'un geste nerveux, il repoussa la main que l'autre tendait vers son visage.

- Tu ne sais pas qui je suis, n'est-ce pas, Yerku ?
- Non... croassa le jeune homme, que la douleur rendait fou.
- Il n'y a absolument rien qui peut te différencier de moi... Tu aurais pu être à ma place et moi à la tienne. Mais tout ça est dû au mauvais sort. J'ai tout eu, toi rien. Et maintenant tu es là, tu as tué, tu pues la peur à des kilomètres et en plus, tu ne maîtrises pas ton pouvoir.
- Qu'est-ce que tu me veux ??
- Ta mort.

Yerku émit un râle sourd et furieux, puis tomba au sol, parcouru de frissons. Non loin, le regard vitreux d'Otsoa était posé sur lui. Elle souffrait, elle aussi. Le fils des Bayous se pencha sur le jeune homme et caressa sa nuque crispé, son front trempé de sueur. Il y avait quelque chose de presque tendre dans cette caresse.

- Il ne peut y avoir qu'un seul Prince dans les Bayous, et ça sera moi, petit frère, moi, et personne d'autre. Pour ça, tu devras mourir, le mauvais sort l'a voulu ainsi.

À suivre...

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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Le Prince des Bayous - INTÉGRALE   Dim 24 Avr 2011 - 1:11

* * * LE PRINCE DES BAYOUS * * *
Jeu de Famille


Tiens toi sage, mon âme, et garde le silence sur tes émois douloureux.
À toi, Maxime… Bon anniversaire !
OUBLIER 7/7


Le nez contre le sol, Yerku luttait pour demeurer conscient. Ses pensées s’entrechoquaient autour des informations qu’il venait de recevoir. Cet homme était-il réellement son frère ? Comment le savoir ? Il n’avait aucun souvenir de son passé, de sa famille. Agatha et le grand-père avaient toujours été son seul horizon familial. Un vague malaise s’empara de lui. Il tentait de repousser l’idée même d’avoir un frère, que là, quelque part dans les bayous, sa véritable famille puisse exister. Mais il sentait, tout au fond de lui, que cet homme à la peau cuivrée partageait le même code génétique, le même sang et les mêmes origines que lui.
Ils avaient le même pouvoir d’invocation des démons, Lodo et Otsoa en témoignaient. Pourtant, l’un des deux possédait la puissance et l’autre s’y était soumis.

- Pourquoi ? Hoqueta Yerku, au bord de l’asphyxie.

L’autre hésita un bref instant avant de répondre. Il y avait dans sa voix une sorte d’amertume, mais aussi une mélancolie que Yerku ne comprit pas.

- Tu es mon frère jumeau. Mais tu es né blanc. Alors Mabeo, le sorcier du village, a voulu te vendre aux blancs. De ce qu’il m’a raconté, les bayous n’ont pas voulu que tu t’en ailles. Je suis devenu l’apprenti de Mabeo, il m’a enseigné tout ce qu’il sait et maintenant, je suis sorcier à mon tour. Tu comprends ça ?

Yerku eu un geste vague. Paupières closes, il se contentait d’écouter, se concentrant uniquement pour fuir la douleur dans sa poitrine.

- Tu es né blanc, Yerku, c’est la marque des enfants noirs. Les enfants des démons. Tu as donc les pouvoirs de l’un d’entre eux, pouvoirs qui t’ont permis de le faire revenir à la vie. Tu ne t’aies jamais demandé comment ta louve avait pu venir au monde ?
- Si…
- Et bien c’est comme ça. C’est comme ça que j’ai donné son apparence physique à Lodo.

Un bref instant, Yerku ouvrit les yeux et les posa sur la louve. Du sang coulait le long de son museau. Puis, brusquement, il comprit ce que ça sous entendait. Pour pouvoir invoquer un démon, son frère devait être un enfant noir, comme lui. Pourtant, il ne portait pas la marque.

- Oui, tu as compris, répondit le jeune sorcier. Je suis exactement le même que toi, seule la couleur de peau change. J’ai réussi à tromper tout le monde, y compris ce vieux fou de Mabeo. Il ne s’est rendu compte de rien jusqu’à ce que je le tue. Comme notre mère. Ils ont eu ce qu’ils méritaient pour t’avoir rejeté, petit frère.

Yerku ne répondit pas, mais une colère sourde montait en lui, nourrie par l’injustice de la situation. Ainsi, son jumeau, son double, avait profité d’une vie familiale, de l’accueil spontané au sein d’un village, il avait été éduqué, soigné, par ses pairs et, non content de son sort, il les avait tués.

- Le seul détail que je dois régler maintenant, c’est ta mort, Yerku, parce que tu représentes un danger pour moi. Vois-tu, je contrôle mon pouvoir, toi non. Tu as fait l’erreur de tuer un blanc, ça va se savoir, ils vont chercher le coupable. S’ils trouvent ton corps près de celui de cet homme, ils croiront que vous vous êtes entretués et ça s’arrêtera là. Si tu fuis, ils risquent de chercher un peu trop près du village. Et toi, tu risques de tuer à nouveau.

Le jeune sorcier caressa à nouveau la nuque de son frère.

- Tu vois, je ne peux pas me permettre ça. Et puis il y a ta louve. Tôt ou tard, elle s’accouplera avec Lodo et les démons envahiront les bayous. Non, vraiment, une louve, tu aurais pu choisir n’importe quoi d’autre… Il a fallu que ce soit ça. Enfin, après tout, nous sommes jumeaux, c’était normal.

La colère fit battre une veine sur la tempe de Yerku. Une ivresse noire s’emparait de lui. Les poings fermés, il n’était plus conscient de la douleur qui écrasait sa poitrine. Il sentait seulement la pierre dont il s’était armé contre Lodo. Ses arêtes s’enfonçaient profondément dans sa paume. Brusquement, Otsoa eut un aboiement sonore. Elle montra les dents et ses oreilles se couchèrent sur son crâne. Le jeune sorcier reporta son attention sur elle.

- Qu’est-ce qu’elle a celle-là, elle se rebelle maintenant ? Interrogea-t-il.

Soupçonneux, il libéra Yerku et s’avança vers les deux bêtes. Sa main s’avança vers Otsoa. Les griffes solidement plantées dans le sol, la louve se ramassa sur elle même, forçant le jumeau à allonger davantage son bras. Puis elle se déploya et referma sa mâchoire sur la main tendue. Un double cri de douleur s’éleva dans la brume des bayous. Surpris, Lodo lâcha sa prise sur le coup de la bête blanche. Enfin libéré du poids qui lui entravait la poitrine, Yerku bondit et abattit son poing sur le crâne de son frère… qui esquiva une seconde avant l’impact et alla rouler au sol.

- Bien joué, gronda-t-il en massant sa main endolorie.

Lodo, piteux, avait reculé, mais fixait Otsoa de mauvaise grâce. Furieuse, la louve avait hérissé son échine.

- Le combat est donc inévitable, constata l’autre.
- Non, il ne l’est pas. L’un de nous peut quitter les bayous, répondit calmement Yerku, malgré la fureur qui grondait toujours en lui.
- Ça ne résoudrait rien. On a toujours un mort sur les bras.
- Je ne payerai pas pour le sang que tu as sur les mains de ton côté, lâcha Yerku d’un ton plus sec.

L’autre émit un petit rire qui ressemblait à un raclement de gorge.

- Trop tard pour ça, petit frère. Quoi que tu fasses, ton destin est lié au mien. L’un de nous doit payer pour l’autre.

Yerku jeta un regard ténébreux en direction de son adversaire. Il disait vrai. Ils allaient donc devoir s’affronter. Pourtant, le jeune homme n’était absolument pas sûr de remporter la bataille.

À suivre…

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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Le Prince des Bayous - INTÉGRALE   Dim 24 Avr 2011 - 1:12

* * * LE PRINCE DES BAYOUS * * *
Affrontement


À Kael. Tu n'as pas idée ce que tu vas me manquer.
Et à red13... posté rien que pour toi pas à la bonne heure o/


Yerku fixait son adversaire, une colère muette et sourde au fond du ventre. L’autre ne bronchait pas. Lodo avait reculé, par calcul ou par mesure de précaution. Quant à Otsoa, elle s’était pressée contre la cuisse de son maître, les crocs menaçants et le regard furieux. Entre les adversaires, un climat de tension et de rivalité absolues s’était installé.

- Je ne veux pas mourir, gronda Yerku. Et je ne te laisserai pas détruire mon monde.
- Tu l’as détruit tout seul, répliqua durement son frère. Le meurtre de l’homme blanc te conduira à la mort. Tu le sais d’ailleurs.

Yerku ne répondit pas. Il savait que son jumeau avait raison. Il avait trop remis son geste en question de crainte d’avoir nui à Agatha. L’autre eut un sourire satisfait.

- Tu vois ? J’ai encore raison. Ma logique est imparable, Yerku. Plie-toi à ma décision et laisse-moi te tuer en douceur. De toute façon, tu mourras et tu le sais.

La haine qui gonflait la poitrine de Yerku vacilla en même temps que sa résolution. Mentalement, il évalua ses chances. La première victoire de son adversaire, rapide et totale, lui laissait encore un goût de sang dans la bouche. Une vague de doute le paralysait. Il avait été vaincu et parce qu’il l’avait été, ne croyait plus en sa victoire.
Le jeune homme observa encore son frère. Si différent, et pourtant si semblable. L’autre souriait toujours, conscient des doutes qui s’inscrivait sur le visage de Yerku. Celui-ci se força à baisser le regard, pour croiser celui, plein de mort, du marchand assassiné. Je suis un assassin, songea-t-il encore. Au-lieu d’y voir sa capacité à tuer, Yerku n’y vit que l’atrocité d’un meurtre impardonnable qui ne méritait que la mort. Une sueur froide glaça son échine et il choisit d’affronter à nouveau le regard impitoyable de son frère.
À l’instant même où ses yeux plongèrent au creux de la pupille rouge, sa décision fut prise. Puisqu’il fallait mourir, il mourrait, mais il ferait en sorte d’emporter avec lui l’âme damnée de son jumeau. Enfin l’erreur qui avait vue le jour au cœur des bayous disparaîtrait et tout cela retomberait dans l’ombre. Le village de son frère retrouverait la paix, Agatha ne serait jamais ennuyée par la police et tout rentrerait dans l’ordre.

- Ah, tu as donc décidé de te battre, conclut le frère en fronçant les sourcils.

Yerku affronta son regard mécontent sans broncher. Impassible, il enferma en lui sa décision, seule certitude à laquelle il était sûr de pouvoir s’accrocher et posa sa main sur la tête d’Otsoa. La louve leva ses yeux d’or vers son maître et remua doucement la queue, comme l’aurait fait un chien. Elle comprenait, il en était certain, mieux, elle acceptait.

- Je ne t’épargnerai pas parce que tu es mon frère, crût bon de rappeler le jeune sorcier.
- Tu es venu pour me tuer, je ne m’attendais pas à de la pitié. Fais ton office, démon et qu’on en finisse, gronda Yerku en retour.

L’autre sourit et recula d’un pas, ancrant ses pieds dans le sol meuble et humide des bayous. Lodo contourna Otsoa qui refusa de lui tourner le dos et se plaça à l’opposé de son maître.

- Prépare-toi, petit frère, ta mort arrive, ricana le jumeau de Yerku.

Et Lodo attaqua. Mais sa cible n’était pas Otsoa, sa rivale blanche. Yerku, qui lui offrait sa nuque, ne le vit pas bondir. Seuls le grondement agressif de la louve et le bruissement de l’air le poussèrent à se retourner. Les crocs du loup se refermèrent sur son bras tandis qu’Otsoa, qui avait sauté pour sauver son maître, refermait sa mâchoire sur la gorge offerte de son adversaire. Le jumeau, profitant de la surprise de Yerku, enserra le cou de son frère entre ses doigts. Mais la situation n’était à l’avantage d’aucun. Un geste d’Otsoa ou du sorcier noir aurait privé de vie le couple adverse. Alors, l’instant d’après, les quatre combattants se séparèrent, aussi rapides et lestes les uns que les autres.
Durant quelques secondes, ils s’observèrent encore, puis une aura rouge naquit autour du sorcier noir. L’énergie qui pulsait s’unit entre ses doigts. Yerku, qui aurait reconnu entre mille le sort, laissa l’aura blanche et familière apparaître autour de lui. C’était comme une deuxième peau, qui flottait à quelques centimètres au dessus de sa propre peau. Otsoa et Lodo, sensibles aux pouvoirs de leur maître, s’accroupir en position d’attaque.
Entre les doigts des deux sorciers, une sphère d’énergie prenait lentement forme. Une forme oblongue, qui s’écoulait vers le sol. Bientôt, la forme du sorcier noir atteignit la mousse et sembla se matérialiser. Une tête bardée d’écailles apparut. La mâchoire longue et menaçante d’un alligator claqua à moins de deux mètres de Yerku. La bête, entièrement noire, avait les mêmes yeux rouges que Lodo.
Une fraction de seconde plus tard, le pouvoir de Yerku se matérialisa à son tour, sous la forme d’un animal en tout point semblable et non moins menaçant. La seule différence résidait dans la couleur, beaucoup plus pâle que celle de son ainé. Les deux bêtes se ruèrent l’une sur l’autre et luttèrent en un corps à corps dément. Leurs queues battaient l’air et balayaient tout sur leur passage. Mais les deux alligators étaient de forces si parfaitement égales que ni l’un ni l’autre ne semblait être en mesure de vaincre son rival.
Alors, la créature du sorcier noir changea de forme. Elle se fit anaconda, et enroula ses anneaux autour de son adversaire furieux. Yerku opta pour la même ruse et l’alligator prisonnier se transforma en oiseau qui eut tôt fait de quitter les replis charnus du serpent. Le serpent se fit chat chasseur, l’oiseau mua en chat rival. Le chasseur se transforma en tigre et bondit pour attraper sa proie, mais celle-ci devint une branche. Plus les transformations étaient nombreuses, plus l’aura d’énergie faiblissait autour des deux sorciers, qui haletaient à présent, le visage et le corps couverts de sueur.

- Ne joue pas avec moi ! Gronda le sorcier noir lorsqu’il aperçut le morceau de bois.
- Alors bats-toi ! Rugit Yerku tandis que le bâton se levait pour rouer de coups le tigre désormais soumis.

L’animal perdit sa forme et les rayures de son pelage s’élevèrent dans le ciel, devenant flammes. Instantanément, le bois craqua et se décomposa en terre qui étouffa le feu. Le sorcier noir suffoqua tant que dura la prise de la terre, puis il força son pouvoir à se métamorphoser. Le feu qui couvait devint un arbre géant, qui jaillit du sol en quelques secondes. La terre s’aggloméra aussitôt et devint la liane qui enserra le tronc et les branches de ses doigts noueux. L’arbre devint finalement un insecte qui grignota les racines de la plante étouffante et ce fut au tour de Yerku de suffoquer. Alors, ce qu’il restait des auras explosa, se dispersant dans l’air.
Les deux sorciers tombèrent à genoux en même temps. À leurs côtés, Lodo et Otsoa s’étaient couchés, haletants, épuisés par la trop grande dépense d’énergie de leur maître. Les jumeaux tentèrent de reprendre leur souffle, mais ils étaient vidés de tout pouvoir. Résolus à en finir, ils rampèrent cependant l’un vers l’autre, et de leurs mains, de leurs pieds, de leurs dents, tentèrent de venir à bout de l’adversaire. Mais il n’y avait plus de force dans leurs doigts gourds qui refusaient de se nouer autour de la gorge de l’autre, plus de vigueur dans leurs jambes qui repoussaient l’adversaire. Alors ils tombèrent au sol, inertes, privés de cette rage de vivre et de tuer qui les avait animés l’instant d’avant. Et ils attendirent ainsi la mort salvatrice.

À suivre…

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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Le Prince des Bayous - INTÉGRALE   Dim 24 Avr 2011 - 1:13

* * * LE PRINCE DES BAYOUS * * *
La Fin des Bayous


À qui de droit. Et à Gogo, welcome back.

Le ventre noué, le souffle court, Yerku tenta de calmer sa peur. Il ferma les yeux pour mieux se concentrer, mais peine perdue. Il avait mal au cœur et son corps se rebellait violemment contre la dépense d’énergie occasionnée par le combat. Jamais il n’avait eu à utiliser ainsi son pouvoir et n’avait jamais été conscient du prix à payer pour le faire. Les rares fois où il avait fait appel à son don, ça avait toujours été pour appeler Otsoa, et principalement le jour où il lui avait enfin donné sa forme terrestre.
Sous ses paupières closes, des larmes d’épuisement perlèrent. Il se souvenait de cet instant comme s’il avait donné naissance à la louve la veille. Elle l’avait appelé, des jours et des lunes auparavant, alors qu’elle n’était encore qu’un démon. Dans son sommeil, il avait entendu sa voix et y avait répondu comme on répond à un impératif. Lentement, à tâtons, il avait pris conscience de ses pouvoirs et avait appris à les utiliser, guidé par l’âme damnée. Il avait été maladroit et avait souvent perdu patience, mais bientôt, Otsoa avait pu se matérialiser sous la forme d’une brume indistincte.
Enfin, il avait réussi, bien des lunes plus tard, à lui donner sa silhouette définitive. Pourquoi celle d’un loup, il l’ignorait. Il savait seulement que cette forme lui avait semblé la plus logique pour traduire ce qui grondait en lui et n’attendait qu’une possibilité de se manifester. Lorsque la louve était apparue devant lui, blanche et encore si jeune qu’elle ne ressemblait qu’à une boule de poils duveteuse, il s’était promis de la protéger même au prix de sa vie.
Il en était là. Il n’avait peut-être pas su triompher de son ennemi, mais il savait qu’Otsoa était sauve. Elle pourrait partir, retourner à l’Enfer dont il l’avait tirée ou vivre au cœur des Bayous, si elle fuyait assez les hommes. Mais il lui faisait confiance : elle ne faisait guère confiance à qui que ce soit, en dehors d’Agatha. Peut-être retournerait-elle auprès de celle qui l’avait élevé. Alors, le cœur de cette mère fidèle comprendrait que son fils ne reviendrait jamais plus au bercail. Des larmes dans les yeux, Yerku appréhenda le chagrin de cette femme qui l’avait aimé mieux peut-être que ne l’aurait fait sa véritable mère.
Difficilement, il tourna la tête vers son adversaire. L’autre ne bougeait pratiquement plus. Seule sa poitrine se soulevait par à-coups irréguliers. Les tremblements de son corps annonçaient la souffrance. Au-delà, Otsoa et Lodo, couchés l’un près de l’autre sans signe d’animosité, avaient levé le nez au vent et observait leur maître, l’inquiétude au fond des yeux. Au mouvement qu’il esquissa dans sa direction, la louve se leva aussitôt et trotta jusqu’à lui. Lodo ne chercha pas à la retenir. Elle nicha sa truffe au creux du bras de son maître et se mit à geindre doucement.
S’il leva sa main vers la bête, il n’eut pas même la force de caresser sa fourrure autrefois soyeuse. Il noua seulement ses doigts au pelage de la louve. Ça et là, son poil était collé, tantôt par le sang, tantôt par la salive de son adversaire.

- Va-t-en, ma douce, murmura-t-il d’une voix éteinte. Ne le laisse pas t’avoir.

Otsoa repoussa la main de son maître du museau et posa une patte sur sa poitrine, comme si elle voulait le faire taire de ce geste simple. Il n’avait de toute façon pas la force de parler davantage. Alors il ferma les yeux et cessa de lutter. Sa poitrine s’abaissa et il laissa le voile noir obscurcir sa vision. La louve se coucha sur son maître dans un gémissement. Lorsque Yerku sombra, elle leva sa tête vers les cieux des bayous et un appel monta dans sa gorge, si puissant et si grave qu’il se fit entendre sur des kilomètres. Une voix, plus profonde encore, s’éleva et s’unit à la sienne : celle de Lodo. Porteur d’une colère hors norme, le hurlement des démons déchira le silence des bayous et défia la vie, la mort et les puissances surnaturelles qui peuplaient bayous et enfer.

* * *


Yerku ouvrit les yeux. Les ténèbres les plus totales l’entouraient. Rien. Il ne voyait rien. C’est ça la mort, songea-t-il. Mentalement, il inspecta son corps. Il n’avait plus mal nulle part. Je suis bel et bien mort, conclut-il, soulagé. Puis il perçut des sons familiers : le bruissement de l’eau, le coassement sonore des grenouilles dans les marais, les grillons qui chantaient. Le bruit habituel des bayous dans la nuit.
Surpris, il se redressa et tâtonna autour de lui. Sa main rencontra un corps et il se raidit. C’était celui du marchand assassiné. Il était donc toujours en vie. Une fois que ses yeux commencèrent à percevoir des formes à travers la noirceur, il découvrit Otsoa. La louve était couchée un peu plus loin, contre le flanc de Lodo. La belle tête blanche reposait entre les pattes du mâle noir. Il n’y avait plus aucune animosité entre les deux démons.
Yerku ne chercha pas d’explications, il y avait trop de questions qui tournaient sous son crâne. Il avait été certain d’avoir frôlé la mort et se trouvait vivant et bien portant l’instant suivant. Lorsqu’il aperçut une forme pâle à quelques mètres de lui, il devina la proximité de son jumeau et s’approcha. Le corps du sorcier noir avait déjà la froideur de la mort, mais sa poitrine se soulevait encore. Lodo se leva aussitôt. Le jeune homme devina l’inquiétude de la bête et tendit vers lui une main amicale, résolut à abattre les barrières entre l’animal et lui.

- Je ne peux rien faire pour ton maître, murmura Yerku à l’intention du loup.

Lodo l’observa un instant, les oreilles dressées comme s’il l’interrogeait, puis accepta de humer la main tendue. Courageusement, l’animal fit un pas en avant, puis contourna Yerku et vint s’asseoir près de son maître, sans quitter le maître d’Otsoa des yeux. Il n’y avait aucune colère ou aucune agressivité dans le regard du loup. Seulement une supplique muette, si pleine d’intelligence que Yerku la comprit.

- Je ne sais pas comment, protesta-t-il, puis, apercevant la tristesse dans les yeux rouges, il rectifia : mais j’essayerai.

Alors, Otsoa vint se placer près du sorcier mort et Yerku fit de même. Ensemble, les deux loups lui communiquèrent leur pouvoir, si grand, qu’il ne put le contenir. L’aura pourpre qui se dégagea autour de lui gonfla en vagues irrégulières, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il ne devait pas retenir cette énergie, mais au contraire, lui donner un corps : le corps de son frère. Alors, le pouvoir glissa entre ses doigts et enveloppa le sorcier et les heures passèrent ainsi, unissant ces êtres jumeaux pour la deuxième fois de leur existence.
Bien des heures plus tard, tandis que le soleil était à nouveau haut dans le ciel, le sorcier noir ouvrit les yeux et put à nouveau fixer son frère. Mais il n’y avait plus de haine dans ce regard.

- On dirait que je te dois la vie, prononça-t-il d’une voix enrouée.
- À charge de revanche, répondit Yerku avec un restant de méfiance.

Les deux frères se relevèrent sous le regard attentionné des loups. Ce fut, pour l’un comme pour l’autre, le début d’une lente introspection.

- Marchons jusqu’au village. Nous parlerons, annonça enfin le sorcier noir après un lourd silence.

Yerku accepta et tous deux prirent le chemin du village, après avoir dissimulé le corps du marchand.

- On s’occupera de ça plus tard, je dois te parler, avait dit le frère noir.

Pour la première fois, les deux frères se découvrirent sans animosité. Ils s’étaient mesurés mutuellement, avaient combattu ensemble et avaient compris que leurs forces étaient étroitement liées l’une à l’autre. Ils se devaient de vivre ou mourraient ensemble. Si l’un était capable d’un tel geste, l’autre ne l’était pas. Arrivé au village, le sorcier noir entraîna Yerku dans sa cabane et tira un sac d’une étagère. Il commença à y fourrer toutes sortes d’objets.

- Qu’est-ce que tu fais ? Demanda Yerku.
- Ce que notre cher sorcier aurait dû faire le jour de notre naissance, petit frère. Celui des deux qui devait quitter ce village, c’est moi, pas toi.
- Mais…

L’aîné posa sur l’épaule de son benjamin une main rassurante.

- Ne proteste pas. Nous savons tous les deux ce qu’il en est. Dans ce village, je suis un criminel, toi, tu as tué. Je te dois la vie et pour ça, je vais sauver la tienne. Il n’est pas question que je te laisse t’en tirer avec une dette. Alors je vais quitter les bayous en faisant disparaître avec moi les traces de ton crime. Si la police vient jusqu’à toi, tu diras que tu as vu partir le marchand vers ce village. Il y aura bien un villageois ou deux pour lancer les policiers sur mes traces et toi, tu ne seras pas inquiété.
- Tu risques la mort pour ça.
- Tu n’as pas réussi à me tuer complètement. Tu ne crois pas que quelqu’un d’autre va y arriver j’espère ? Si quelqu’un y arrive, ce sera toi. Tu es plus fort que moi.
- Je ne crois pas.
- Je ne te le demande pas, je te l’affirme.

Le jeune sorcier sourit à son frère et chargea son sac plein sur son dos, puis se dirigea vers la porte.

- Retourne chez toi et prends soin de toi et d’Otsoa. C’est une louve magnifique que tu as.
- On se reverra ? Interrogea soudain Yerku.
- Peut-être… répondit l’autre après une hésitation. Au fait, mon nom est Velho.

Yerku sourit à son tour et laissa son frère partir. Longtemps, il fixa les bayous, là où il avait disparu, puis il rentra à la cabane d’Agatha, qui l’accueillit comme une mère qui s’est trop inquiétée de voir son fils absent. Une semaine s’écoula avant que la police ne vienne frapper à la porte. Tout se déroula comme Velho l’avait prédit : Yerku leur indiqua le village et ils les laissèrent en paix. Quelques mois plus tard, il apprit au marché que la police avait cherché un fils des bayous, mais qu’ils avaient perdu sa trace depuis longtemps. Rassuré, il annonça la nouvelle à Otsoa. La louve, couchée en rond dans un coin de sa chambre, ne broncha pas. Contre son flanc, trois boules de poils rampaient à la recherche des mamelles nourricières.

FIN

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