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 C'est l'histoire d'un chevalier.

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Fennec Plus Ultra
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MessageSujet: C'est l'histoire d'un chevalier.   Jeu 10 Avr 2014 - 20:56

C'est l'histoire d'un chevalier.

« Salutations, amis mollusques décérébrés ! Ici, on me nomme Latherain, mais vous devez sans aucun doute déjà me connaître. Après tout, il est vrai que je jouis d'une certaine notoriété qui me pousse à croire que le statut de légende vivante ne serait pas exagéré pour qualifier mon auguste personne. Je vous ai invités aujourd'hui pour vous faire vivre une aventure hors-norme, dont vous vous souviendrez sans doute tout au long de votre vie morne et terne. Mais après tout, je suis un paladin, je me dois donc de faire acte de charité périodiquement, pour quelque peu soulager ma conscience et honorer mes obligations. Et puis, il faut bien avouer qu'une petite péripétie pour égayer la condition pathétique de quelques couards maladifs dans votre genre, cela ne se refuse pas ! En avant, la bleusaille ! »

Sur ces paroles pleines de modestie, le charmant chevalier démarra au pas de course, plein d'un entrain qui semblait alors tout aussi légendaire que son statut. Son imposante armure cliquetait joyeusement au rythme des chocs réguliers entre les plaques, et la pointe du fourreau doré qui protégeait sa lame venait presque caresser le sol parsemé de verdure. S'il n'avait pas l'air d'avoir l'eau chaude à tous les étages, on ne pouvait qu'admirer son ardente allure, sublimée par les pierres précieuses incrustées en grand nombre dans chaque composante de sa tenue. Son épée était tout simplement impressionnante, et on imaginait sans difficultés de quels carnages elle pouvait être capable.

Soudain, Latherain s'arrêta et porta la main sur le pommeau de son arme. Il adopta une posture de chasseur, les genoux pliés et les yeux exagérément plissés, à l'affût du moindre mouvement. Il venait en effet d'apercevoir, quelques pas plus loin, un animal qui broutait paisiblement deux ou trois touffes d'herbe fraîche en guise de goûter. L'aventure pouvait alors commencer.
« Regardez donc cette horrible créature... Admirez ses cornes imposantes, on pourrait presque y voir encore le sang de ses dernières victimes empalées sans pitié... Je vais venger de ce pas tous les hommes qui ont perdu la vie à cause de cette abomination ! »

En poussant un cri dantesque, le paladin s'élança vers la vache qui n'eut pas le temps de finir sa bouchée et la décapita d'un coup sec de son épée aiguisée.
« Meurs, vile progéniture du démon ! Puisse ton esprit s'en aller moisir dans les bas-fonds crasseux des enfers ! »

Se raclant fièrement la gorge, Latherain esquissa un sourire en coin parfaitement étudié, et s'épongea le front à la hâte. Il hésita manifestement à se servir de la tête du bovin mort comme de décoration au-dessus de son casque puis il se dit que cela ferait tout de même bien trop bling-bling pour un chevalier de son rang. Sans un mot, il reprit sa route d'un pas conquérant, bombant le torse.

Les massacres animaliers se poursuivirent tout au long d'un sentier sinueux qui serpentait à travers un bois, avant que le chevalier n'aperçût les portes de la première trace d'une civilisation disparue de longues heures sanguinolentes auparavant.

Latherain entra dans la ville comme un chanteur populaire devant ses fans en délire. A cela près qu'à part le mendiant qui végétait devant la première échoppe, personne ne remarqua réellement son arrivée. A sa décharge, il est vrai que l'effervescence du lieu permettait difficilement l'émergence de fans en délire. Sur les rues pavées de la cité, les individus se croisaient sans se remarquer, slalomant aussi vite que possible entre le gros barbu d'en face et la poissonnière de derrière, le tout sans mettre le pied sur les nombreux rats qui couraient dans les caniveaux. Et justement, ce sont ces mêmes rats nauséabonds qui réveillèrent chez le chevalier une nouvelle pulsion vengeresse. Sortant de nouveau son épée, il se mit à piquer le sol rageusement en ameutant la moitié du quartier.
« Mourez, vils asticots ! Suppôts de Satan ! Allez rejoindre les démons aux vilaines dents dans les profondeurs abyssales ! ».

Cela lui prit tout de même quelques dizaines de secondes pour comprendre que l'agilité des rats était supérieure à celle de son bras qui tenait l'épée. Il espéra que personne n'avait assisté à son petit désastre du moment, à tort, et chercha du regard une taverne où il pourrait festoyer quelques temps avant de reprendre son aventure. A quelques rues de là, un grand écriteau indiquait « Taverne des Grands et Riches Chevaliers Qui Payent Cher Pour Mal Manger ». Avec un immense sourire plein d'approbation et de soulagement, il poussa la porte du pied et lâcha un :
«  Tavernier ! Une pinte de cervoise fraîche et trois poulets qui vont bien ! »

Sur ces mots, il s'assit à une table vide sans remarquer les résidus de repas des dix-huit dernières années qui s'amoncelaient à sa surface. Il ne remarqua pas non plus les trois ou quatre autres personnes qui avaient l'air perdues, l’œil vide qui n'avait rien à envier à celui des vaches cruellement occises quelques heures plus tôt. Il se restaura rapidement, sans se soucier des moisissures grossières qui ornaient les mets raffinés qui lui avaient été apportés. Il ne fallait pas perdre de temps en vaines occupations tant la noble quête qui l'animait se faisait oppressante, et sitôt la dernière bouchée avalée, il se tourna vers les autres attablés du prestigieux établissement et lança à la cantonade :
« Bien le bonjour, pauvres âmes ! Je suis venu en ce jour pour donner un sens à votre vie ! Vous qui, j'en suis sûr, avez toujours rêvé d'accomplir de glorieuses quêtes et de mourir en héros pour rejoindre vos ancêtres au paradis des grands chevaliers ! »

En guise de réponse, un des hommes lâcha un pet bruyant, l'air quasi extatique et les yeux à demi-clos, comme s'il venait de perdre tout le malheur du monde qui lui pesait sur les épaules. Cela ne sembla pas convenir au paladin qui n'allait pas en rester là.
« Eh bien, vilain rustre ? C'est donc ainsi que tu réponds à l'appel de l'aventure ? Je ne suis pas convaincu que ton fessier bavard te soit d'une grande aide face aux périlleux dangers qui te guettent ! Je suis certain qu'au fond de toi-même, tu ne peux te repaître de cette insoutenable existence de noix de Saint-Jacques ! »

Manifestement agacé par cette soudaine animation qui venait troubler un demi-sommeil léthargique trop agréable pour être dérangé de la sorte, un autre vint répondre à sa place :
« Tu nous gonfles, le gros. Tu vois bien qu'on s'en tape de tes quêtes à deux ronds. Fous-nous la paix et tire-toi. 
        - En voilà des manières, jeune margoulin. Veux-tu donc tâter de mon épée pour apprendre la politesse ?
              - Casse-toi, on t'a dit. Personne veut te suivre, de toute façon, tu vois bien !
- Mais vous êtes bien fripon, ma parole ! Et quel est donc le sens de ce « on » ? Lisez-vous dans les esprits de nos braves compagnons ici présents ? De quel droit parlez-vous en leur nom ? Messieurs, je vous propose d'ignorer ce malotru qui bafoue votre dignité en me suivant à l'aventure ! Montrons-lui qu'il n'est qu'un misérable parasite sous nos pas vifs et lestes ! »

Joignant le geste à la parole, il se tourna vers la porte de l'établissement pour donner une impulsion à son ardente volonté de péripéties. Son mouvement se bloqua net lorsqu'il comprit que personne autour de lui ne semblait décidé à le suivre dehors. Incrédule, il regarda tour à tour ceux qui étaient restés muets, avec la même lueur humide que celle dans l’œil de l'enfant se recueillant sur le cadavre aplati de son nouveau chaton sur une aire d'autoroute. Sans qu'il eût le temps de reprendre ses discours belliqueux, l'un d'eux lança :
« Non mais, il avait raison. On s'en bat les œufs en neige, de tes pseudo-conquêtes.
- Vil manant ! Je ne t'autorise pas à me parler sur ce ton pédant ! Ne m'oblige pas à te souffleter pour t'apprendre les bonnes manières ! »

L'air goguenard, l'autre lui lança à la tête une cacahuète à moitié pourrie, qui vint rebondir avec un charmant petit « toc » sur le haut de son front. Mais cette fois, il faut croire que c'en était trop pour le paladin.
« Cette fois c'en est trop, primates mangeurs de vers ! Suivez ou mourez ! »

Une fois de plus dans cette journée déjà riche en émotions, le bruit de la lame sortant de son fourreau retentit, et Latherain courut tout droit vers le second pour le traverser de part en part. Ce dernier, néanmoins plus agile, évita sans difficulté le chevalier puissant mais un peu trop massif. Il sauta sur la table d'à côté, esquissa un sourire narquois et jugea le moment opportun pour narguer ce gros plein de soupe qui venait de le rater grossièrement.
« Bah alors, gros sac, tu veux partir à l'aventure et t'arrives même pas à taper droit ? Tu pues, mec. T'as pas la moindre chance, alors remballe ta quincaillerie qui brille et retourne pleurer chez ta grosse maman qui te prépare des confitures beaucoup trop caloriques ! »

Mal lui en prit. Avec une rapidité qui n'avait rien à voir avec celle du coup précédent, Latherain se retourna en un éclair et avec un moulinet surprenant, il trancha en deux le vilain moqueur au niveau du haut des cuisses. Celui-ci perdit instantanément quatre-vingts bons centimètres et malgré la hauteur de la table, il put regarder le paladin dans les yeux très facilement, et sans se baisser.
« Voilà un chenapan qui fait moins le fier, désormais ! J'espère que ton existence de cul-de-jatte te sera si insupportable que tu te rappelleras de moi chaque misérable lever de soleil que tu connaîtras !
- Ohé, t'emballe pas non plus, ça se trouve, je pourrai les recoudre super facilement dès que t'auras le dos tourné, et tu seras bien dégoûté ! Dans tes dents ! »

Cette conversation s'acheva sur un violent coup de pommeau qui éclata la mâchoire de l'amputé, faisant voler au passage quelques morceaux de dents sur les chaises alentour. « Dans les tiennes ! », pensa Latherain sans leur dire, mais son air satisfait le trahissait amplement. Il se décida à sortir de la taverne sans tenir compte des provocations des autres valides, et du mutilé qui essayait de recoller vaguement une de ses jambes sur son moignon tout en lançant ses dents sur le chevalier. Il était grand temps de quitter cette ville pour des horizons plus passionnants.

**

La tour surplombait la petite colline, majestueuse, imposante, inquiétante. Elle était noire comme l'aile d'un corbeau et semblait être l'incursion des ténèbres dans la blancheur immaculée des nuages innocents. Tout autour d'elle, le vide. La lande où quelques voyageurs apeurés passent de temps à autre, sans jamais s'attarder, de peur de faire une rencontre trop inhospitalière. (L'aridité que même les animaux les plus vaillants redoutent, et les squelettes jonchant çà et là le sol sombre leur crient que vraiment, venir manger dans ce coin-là, ce n'est pas l'idée de l'année.) L'un d'eux s'affaissa d'ailleurs dans un craquement sinistre lorsque Latherain lui posa le pied dessus sans faire attention. Il eut l'air de trouver le bruit divertissant puisqu'il chercha à écrabouiller en sautillant tous les squelettes d'animaux ou d'espèces non-identifiées qui le séparaient encore du donjon inquiétant qui se dressait devant ses yeux.

Il se planta alors devant la grande porte en bois d'une épaisseur non négligeable et entonna un long monologue pour se donner du courage.
« Voici l'objet de ma noble quête. La tour de Shadowfang. En son sein vivent de nombreuses créatures infernales qu'il me faut éradiquer pour entrer dans la postérité. Et en haut vit le seigneur Silvool, monarque impitoyable et maître démoniste des forces du mal. Il cause beaucoup de tort à ce monde merveilleux et il est de mon devoir de ramener l'ordre et la paix sur ces terres. Je vais le pourfendre une bonne fois pour toutes et je ne trouverai le repos qu'en barbotant dans ses monstrueuses entrailles ! »

Ayant troqué en cours de route son épée contre une hache tout aussi imposante et scintillante à un marchand local -il n'avait pas eu le courage de nettoyer les traces d'hémoglobine tenaces qui la maculaient- , il fonça vers la porte et planta sa hache dedans pour la détruire. C'était sans compter sur un bois de qualité supérieure façonné à la main et épais comme deux fois la largeur du paladin. Après quelques essais infructueux, les portes s'ouvrirent, comme si quelqu'un à l'intérieur s'était dit qu'un visiteur de passage était en train de toquer joyeusement, et que ce serait peut-être une idée amusante de lui ouvrir pour pouvoir le grignoter le soir venu.

Il avait évité de peu une douloureuse luxation de l'épaule qui aurait été fort malvenue et le chevalier se réjouit de cette soudaine aide inconnue. Il hésita cependant quelques secondes avant de pénétrer dans l'antre du démon. Après tout, qui savait réellement ce qui pouvait se terrer dans cet endroit sordide ? S'il avait tout d'abord craint une pénombre totale qui l'aurait mis dans une situation délicate, il se satisfit des rangées de torches incandescentes qui s'alignaient sur chaque mur à l'intérieur de l'édifice. Il avança prudemment, la hache brandie, prêt à bondir sur le moindre cafard qui aurait l'idée incongrue de fouler les dalles poussiéreuses de l'endroit. Alors que ces derniers avaient déserté les lieux, sentant l'orage venir, une nuée de gros moustiques n'eut pas la même présence d'esprit et bon nombre de ses habitants furent coupés en deux par les moulinets frénétiques de la hache aiguisée.

Certes, donner des coups dans l'air avec une hache de vingt livres peut apparaître douteux sur le moment, il est tout de même possible de trouver bien des avantages à cette tactique de combat hors normes. En effet, cela constituait un bon échauffement aux affrontements à venir, et les biceps avaient grand besoin d'être entraînés avant une telle échéance : qui imaginerait un douloureux claquage au biceps gauche pendant un combat contre le démon ? Par ailleurs, c'est aussi un moyen de montrer aux fantômes et autres esprits invisibles que vous avez beaucoup d'humour de croire encore que ce genre d'armes est capable de les affecter d'une quelconque manière que ce soit. Malheureusement, on ne sut jamais si l'un deux riait à gorge déployée dans un coin de la pièce ou mimait un odieux coup de pied dans le postérieur de Latherain...

Il avança pas à pas, patiemment, s'attendant à chaque instant à voir un monstre infâme surgir des murs, – ce qui aurait été physiquement tout à fait improbable – grimpant les escaliers en colimaçons à la même vitesse qu'une grand-mère parkinsonienne au top de sa forme. Arrivé au premier étage sans la moindre égratignure, il se dit qu'il était temps de s'octroyer un repos bien mérité et il décida de manger un morceau, histoire de repartir en pleine forme. Il fouilla dans son sac à la recherche de quelque denrée comestible et savoureuse de préférence, mais ne tomba que sur une boîte de gros biscuits secs. Il se souvint alors qu'il avait souvent eu très faim sur la route et qu'il avait beaucoup moins fréquemment pensé à réapprovisionner son stock de provisions. Mais il ne s'agissait pas de se laisser abattre, si deux Hobbits pouvaient traverser tout le Mordor avec trois tartines rassises, il pouvait bien grimper trois ou quatre étages avec ce qu'il avait. Engloutissant d'une traite un bon tiers de la boîte, il se demanda s'il devait ramasser les trois miettes minuscules qui traînaient sur le sol mais réalisa rapidement que cela mettrait sérieusement à mal sa dignité en cas de fantômes ou d'esprits frappeurs invisibles qui n'avaient pas souvent l'occasion de voir des paladins en armure pique-niquer dans la tour.

Après deux étages vides de toute action sanglante, Latherain finit par déboucher dans une grande salle abondamment éclairée de chandeliers et richement décorée. Une grande table dressée la traversait, et la lumière des flammèches se reflétait dans l'argenterie, disséminant de nombreuses lueurs qui venaient sans cesse perturber le regard. Au grand dam du chevalier, les assiettes étaient vides de toutes victuailles et personne n'avait l'air prêt à prendre part à un quelconque banquet. Il se dit qu'une fois de plus, il allait passer son chemin sans rencontrer quelque hostile compagnie mais une voix lui suggéra le contraire.
« Bien le bonjour, chevalier ! J'imagine que tes intentions envers cette tour et ses occupants sont hostiles, c'est pourquoi je te demanderais de bien vouloir partir sur-le-champ, sous peine d'être emprisonné puis tué et découpé en petits morceaux qui seront ensuite cuits à feu doux et donnés au chiens. Suis-je clair ?
- Auriez-vous l'obligeance de décliner votre identité au lieu de proférer de telles menaces, brave homme ? »

Suite à cette requête, un pan de mur se brisa net à l'autre bout de la pièce et un homme d'âge mûr s'avança sur les gravats. Il était lui aussi protégé par un plastron de plaques qui avait l'air tout neuf et il tenait à la main un sabre recourbé très peu engageant. Sa démarche était celle du maître d'armes qui avait connu maintes et maintes batailles et emmené d'innombrables soldats vers la victoire. Il avait le pas léger, aérien, presque virevoltant.
« Je suis Paintest, commandant de la garde de la tour de Shadowfang.
- De la garde ? Quelle garde ? J'ose à peine vous dire que j'ai pu manger des gâteaux à l'étage du dessous sans que personne ne tente de me pourfendre !
- Et qui vous dit que ce n'est pas parce qu'eux-mêmes étaient en train d'en manger quatre étages plus haut, d'abord ?
- Ce n'est pas bien grave, de toute façon je vous embrocherai avec ma hache – et vous conviendrez aisément qu'embrocher avec une hache n'est pas chose facile – et eux avec s'ils osent se présenter devant moi !
- Ça tombe bien, j'ai comme l'impression qu'ils vont très prochainement oser se présenter à vous car j'ai d'autres chats à fouetter que de mettre une raclée à un pauvre petit chevalier de seconde zone ! »

Sur ces derniers mots, il souffla vigoureusement dans le cor de chasse qu'il portait à la ceinture et un bruit assourdissant retentit. Des cliquètements se firent entendre au loin et se rapprochèrent progressivement pendant les instants qui suivirent. La garde se mettait en marche. D'un air dédaigneux, Latherain s'assit sur une des chaises molletonnées qui entouraient la table de réception, histoire de se reposer les pattes avant un peu d'action. Il fit mine d'adopter l'attitude la plus décontractée possible, comme si l'arrivée de tout un régiment ne l'inquiétait pas le moins du monde. Le bataillon ne se fit pas attendre très longtemps : un à un, les soldats en armure jaillirent en petites foulées du trou béant causé par Paintest dans le mur, et se positionnèrent dans la pièce en formant une ligne parfaitement millimétrée, l'arme en l'air. Il y avait là des épées, des sabres, des haches, des lances. Chacun semblait avoir sa petite lame favorite et voulait manifestement en découdre. Le paladin finit par se relever en sautant presque de sa chaise et se positionna devant eux avec un air conquérant. Dans un autre monde, il aurait été fort appréciable de voir cette poignée d'hommes effectuer un joyeux haka guerrier mais en réalité, en armure, c'est un peu plus difficile de plier les guibolles. En se raclant bruyamment la gorge, Latherain lança :
« Eh bien messieurs ! Concourez-vous à la distinction de la plus belle entrée artistique pour votre prochaine compétition de danse, ou est-ce le prélude à votre petit plongeon synchronisé dans un bassin fleuri de la pièce d'à côté ?

Sans prendre la peine de répondre, le chef de la garde fit un signe à ses hommes et trois d'entre eux se ruèrent en hurlant sur le chevalier qui était déjà en position de combat. Le premier leva son épée au-dessus de la tête mais n'eut pas le temps de l'abattre puisqu'une hache de combat vint soudainement se loger entre deux de ses côtes, saluant bien cordialement au passage un poumon qui n'avait malheureusement rien demandé. Ce fut un jour sombre pour beaucoup d'organes innocents qui se pensaient bien à l'abri derrière leur enveloppe charnelle et leurs mailles entrelacées. La bagarre respecta tout de même scrupuleusement certaines conditions d'équité fondamentales: si les poumons avaient souffert chez le premier garde, le deuxième vit son foie imploser joyeusement tandis que le troisième se retrouva ligoté avec son intestin grêle. Il eut ainsi la chance inouïe de se revoir dans le ventre de sa mère, le cordon ombilical autour du cou, au moment de pousser son dernier soupir...

Sans être des couards de première main, les autres soldats présents dans la pièce virent une certaine forme de méfiance s'installer dans leurs esprits, hormis Paintest qui grignotait une pomme verte en appréciant le spectacle. Il finit par jeter son trognon dans la direction du chevalier qui attendait la prochaine vague en sautillant au-dessus des cadavres encore chauds de ses récentes victimes. Hésitants mais pleins de bonne volonté, les autres membres du bataillon de la garde ne purent se résoudre à laisser leur chef combattre à leur place et se jetèrent à leur tour dans la bataille. D'ailleurs, l'un d'eux se jeta un peu trop vigoureusement et son horizontalité fortuite s'accorda assez mal avec l'implacable verticalité de la hache qui n'avait pas autant ri intérieurement depuis la fois où on l'avait essayée comme couteau à beurre dix ans auparavant.

Inutile alors de décrire le sort des quelques gardes qui subsistaient encore. Il s'agit en quelques mots de têtes coupées, de membres amputés et autres crânes fracassés en mille morceaux projetant de charmants fragments de matière grise sur les murs, les chaises, les tables, les bibelots, les étagères, les livres sur les étagères, les pages des livres sur les étagères, et ainsi de suite. Le célèbre adage prit alors tout son sens : « à la fin, il n'en restera qu'un ! ». Et comme prévu, il ne resta que Paintest, qui était très occupé à se curer le nez pour enlever le petit morceau de cervelle qui était venu s'y loger traîtreusement. Haussant un sourcil, il comprit que cette fois, il ne pourrait pas échapper au combat et commença à trottiner autour de la table, suscitant l'incompréhension chez un paladin qui avait envie d'en finir rapidement.
« Que fais-tu, vieil homme ?
- D'une part, je ne suis pas si vieux que ça, et d'autre part, je m'échauffe pour que l'on soit sur un même pied d'égalité, ça me semble normal !
- J'espère que tu plaisantes ! N'essayes-tu pas en réalité de fuir ma hache et mon irrépressible volonté de t'occire séance tenante ?
- Une deux, une deux, une deux, en petites foulées ! »

Alors que sa rage montait de manière exponentielle, Latherain balança sa hache à travers la pièce dans l'espoir qu'elle décapite au passage cet idiot qui courait nonchalamment. Il se rendit compte rapidement qu'il avait sous-estimé son ennemi lorsque celui-ci l'attrapa en vol pour la relancer un dixième de seconde plus tard. Le chevalier n'eut que le temps de plonger sur le côté pour éviter la lame, qui s'enfonça dans un pan de l'épais mur de pierres. L'idée de se mettre en danger pour récupérer cette Excalibur improvisée ne l'enchanta pas des masses et il préféra ramasser rapidement le sabre d'un des cadavres qui gisaient au sol. Après tout, ce nouveau jouet n'avait pas beaucoup servi durant le combat qui venait de s'achever et constituerait peut-être une arme efficace face au sabre de Paintest. Il se retourna et remarqua que ce dernier courait à présent dans sa direction, sabre en main, rictus mi-concentré, mi-agressif mais surtout mi-concentré, prêt à en découdre. Latherain eut à peine le temps de parer ce fulgurant premier coup qui aurait sans doute pu le couper en deux dans le sens de la hauteur et il s'indigna de cette tentative de meurtre si peu courageuse.
« C'est donc comme ça que tu te bats à la loyale, vieil homme ? Tu trottines comme un idiot du village jusqu'à ce que ton ennemi baisse sa garde pour ensuite l'assaillir ? Vil félon que tu es !
- Déjà, pour la centième fois, je ne suis pas si vieux, et ensuite, je voulais surtout voir à quel point tu étais idiot. Pour le moment, tu as le statut de 'gros idiot, mais avec de bons réflexes', j'espère que ça te convient.
- Quand le gros idiot te pourfendra et jouera aux billes avec tes testicules atrophiés, tu feras moins le fier, VIEILLARD ! »

Transfiguré par une colère qui lui fit perdre toute forme de réserve, le paladin banda ses muscles et asséna tout un enchaînement de coups d'une violence incroyable sur le chef de la garde qui les para avec de moins en moins d'assurance. Latherain finit par l'envoyer valser dix mètres plus loin après un coup de tête suivi d'un coup de pied dans le plexus solaire digne d'un Chuck Norris des grands soirs. Paintest tenta de se relever en crachotant mais son arme était déjà loin alors que le paladin était de plus en plus près.
«Voilà qu'il renvoie désormais ses boyaux viciés, le grand-père qui tenta vainement de contrarier ma noble quête ! Je t'avais pourtant prévenu, tu ne faisais pas le poids contre moi. Tu vas maintenant rejoindre les autres suppôts démoniaques dans les profondeurs noires des enfers ! »

Avant que Paintest n'eût le temps de préciser qu'il n'était ni vieux, ni grand-père, ni même père suite à une sombre histoire de vasectomie précoce durant ses classes, il eut la chance de constater qu'il était toujours possible de voir autour de lui, et ce même avec la tête séparée du corps. L'angle de vue demeurait malheureusement très approximatif et, vraiment, cela semblait fort peu pratique. Latherain pensa que cela serait sans aucun doute particulièrement divertissant de jongler avec la tête de l'ennemi vaincu mais se résigna en se rappelant que ce gardien n'était après tout qu'un sous-fifre et que le démon sévissait toujours du haut de son donjon de Shadowfang.

Au prix d'un effort qui lui sembla titanesque, il parvint à déloger sa hache de prédilection qui était profondément enfoncée dans la pierre et reprit son chemin en se dirigeant vers le passage creusé dans le mur par Paintest lors de son arrivée. Il ne mit pas longtemps à trouver d'autres escaliers en colimaçon, et à nouveau quelques pièces vides ou faiblement gardées. Il put maintenir son rythme de croisière en découpant périodiquement un garde qui n'avait pas entendu le cor de chasse de son chef, un chien menaçant, un rat sauvageon ou une blatte friponne. Le chevalier sentait que son périple touchait à sa fin lorsqu'il déboucha dans une immense salle ronde, presque vide. Il s'avança vers son centre, sur ses gardes, lorsqu'il sentit une légère pression sur l'épaule. Il se retourna en une fraction de seconde et fit face à une silhouette colossale de quatre bons mètres de haut d'où émanait une épaisse fumée violette, qui lui lança un « Bouh ! » avec un sourire narquois. Latherain ne put réprimer un petit cri de surprise et recula de quelques pas en arrière.
«Qui es-tu, monstre ? Es-tu le seigneur de ces lieux ?
- En effet, je suis Silvool et te souhaite la bienvenue.
- Pas de familiarité avec moi, démon. Je vais t'occire et mettre fin à tes cruels agissements qui obscurcissent ces terres chaque jour davantage !
- Patience, patience. Discutons un peu, avant de nous battre, veux-tu. D'ailleurs, désires-tu une petite tasse de thé maison, à tout hasard ?
- Inutile de me proposer tes breuvages démoniaques, je ne me laisserai pas corrompre par quelque stratagème de cette nature !
- Très bien, ça m'est égal, ça en fera plus pour moi, de toute façon. Tu ne sais pas ce que tu rates, ma verveine est divine, bien que tous ceux ayant eu le privilège de la goûter ne soient plus de ce monde pour en parler. Pas à cause de la verveine, hein. A cause du fait que je les ai déchiquetés juste après. C'est en quelque sorte la dernière cigarette du condamné, à part qu'elle a meilleur goût et qu'elle est moins néfaste pour leur santé. Enfin, après tout, qui se soucie de leur santé puisqu'ils calanchent juste après, ces abrutis. Bref, je m'égare.
- Cesse donc d'importuner mon esprit avec tes paroles perfides, monstre ! Tu ne me détourneras pas de ma quête, cette fois c'est toi qui vas succomber !
- Oui, je connais le refrain, d'autres me l'ont chantonné avant. Ceci dit, tu as au moins le mérite d'être venu à bout de cet incapable de Paintest. D'habitude, la plupart n'arrivent même pas jusqu'à moi. J'imagine qu'il est déjà en train de se recoudre quelque part pour attendre le prochain pigeon qui viendra ici en pensant naïvement qu'il est l’Élu dont le noble destin est de libérer la veuve et l'orphelin et le chat de ma grand-mère coincé dans le cerisier. Du déjà-vu, tout ça, on veut de l'inédit, que diable ! Du chevalier qui arrive déjà convaincu qu'il va caner dans la minute et qui ne perd pas son temps à se convaincre pendant une plombe qu'il peut gagner ! C'est trop demander, un peu de divertissement original de temps en temps ? Monde de merde ! »

Latherain ne sut que répondre à la diatribe de son ennemi qui ne lui accordait pas la moindre importance. Lassé par sa présence, Silvool siffla brièvement et un nouvel ennemi surgit en courant et grognant dans la pièce. La bête ressemblait vaguement à un énorme chien noir corbeau dopé aux hormones, avec deux cornes d'un blanc presque étincelant recourbées et pointues au-dessus du crâne, L'animal était gros, laid et effrayant, mais il en fallait plus pour impressionner le paladin qui en avait vu d'autres.
« Silvool, cesse donc de m'insulter en m'envoyant tes sbires inoffensifs ! Aie donc pitié de ce pauvre animal qui va sans doute finir en rondelles sanguinolentes au plus profond des enfers !
- Tant pis, si jamais il ne fait pas l'affaire, je donnerai sa carcasse à manger aux autres, ce sera toujours ça d'original entre deux portions de viande de chevalier. D'ailleurs à ce propos, ne le sous-estime pas trop, il pourrait te réserver quelques surprises. Et il a un véritable don pour réchauffer l'atmosphère, en plus de ça ! »

A cet instant, la bête ouvrit la gueule et de son bâillement jaillit une flamme imposante balayant les quelques mètres qui la séparaient du chevalier qui eut à peine le temps de reculer et sentit la température autour de lui se réchauffer instantanément de quelques degrés. Devant pareille sorcellerie, il lui fallait agir prudemment. S'il lançait son arme, la bête agile l'esquiverait sans difficulté et il se trouverait désarmé face à elle et à son maître. S'il fonçait sur elle, il finirait cuit dans son armure. Il fallait donc adopter une stratégie un peu plus inventive. Se souvenant de son dernier gros combat, il se mit à courir dans la pièce circulaire, prétextant un échauffement. Si le monstre prit la peine de le suivre du regard durant les premiers tours, il s'en désintéressa rapidement, le laissant se fatiguer bien sagement. Il ne remarqua donc pas que lentement mais sûrement, les tours se resserraient autour de lui et de son maître très occupé à siroter la tasse de thé qu'il avait fait apparaître un peu plus tôt. Lorsqu'il se fut assez approché à son goût, il plongea hache en avant sur la bête, la coupant en deux sans fioritures et faisant jaillir quelques braises qui occupaient manifestement l'intérieur de son intestin. Avec une roulade quelque peu maladroite, il se redressa fièrement devant Silvool qui savourait sa boisson en gardant toujours ce sourire narquois qui avait le don d'exaspérer Latherain.
«A nous deux, monstruosité ! J'ai déjoué avec succès toutes tes petites stratégies pour me détourner de mon chemin mais cette fois tu n'y couperas pas. En garde !
- Oui enfin, t'emballe pas non plus. Je pourrais en faire venir encore quatre ou cinq, des chiens qui crachent du feu. Mais pour peu que par miracle, tu les tues tous, je vais avoir du mal à me refaire un petit élevage. Alors si t'insistes, je vais te tuer moi-même. Content ? »

Silvool se redressa et fit face, de toute sa hauteur inhumaine. Agitant les bras, il fit pleuvoir une averse d'objets en tous genres sur le paladin qui ne pouvait trouver d'abri dans cette pièce presque nue. Il se contenta donc de donner des coups de hache dans les objets les plus dangereux en attendant que l'orage passe. Le démon riait en voyant sa proie plonger au sol pour esquiver tant bien que mal les épées qui tombaient d'un plafond invisible et se dit qu'il était temps de diversifier ses méthodes. Il invoqua alors des flammes aux quatre coins de la pièce, puis les éteignit immédiatement en faisant apparaître des vagues. Latherain pesta devant ces forces contre lesquelles il était démuni.
« Tu n'es qu'un lâche, viens donc te battre à la loyale !
- Tu te bats avec tes armes, les grosses haches qui coupent, et moi je me bats avec la mienne, la magie. Pour moi, c'est un combat tout ce qu'il y a de plus loyal. Il fallait y penser avant de t'engager dans cette quête stupide qui ne pouvait que se solder par un échec cuisant. Rends-toi à l'évidence, tu ne peux pas me tuer, tu ne peux même pas me toucher. Tu es condamné à mourir, ni plus ni moins. »

Même si le paladin commençait à se demander si Silvool n'avait pas finalement raison, il ne pouvait se résoudre à baisser les bras sans rien tenter. Il avait vaincu de nombreux monstres jusque-là, dans d'autres grottes ou donjons immondes et il avait toujours triomphé des forces du mal. S'il devait mourir face à lui, il fallait au moins succomber dans la gloire. Scrutant avec attention les moindres recoins de l'endroit, il réfléchit rapidement à un plan d'attaque qui aurait une minuscule chance de fonctionner. Cela semblait compromis. Brandissant sa fidèle hache, il courut droit devant lui, dans la direction du démon qui continuait à faire pleuvoir sa magie sur lui. Par un enchaînement de réflexes presque inhumains, il arriva à quelques pas de Silvool et sauta, aussi loin, aussi haut que possible, prêt à abattre sa lourde hache sur la raison de sa présence dans cet horrible endroit. Face à tant de détermination, même le plus puissant des démons aurait eu l'air impuissant. Pourtant, celui-ci gardait toujours cet horripilant sourire narquois, bien que le chevalier fût à quelques dixièmes de seconde de le tuer. Latherain sentit qu'il y était presque, qu'il ne pouvait finalement pas échouer. Puis le noir se fit. Implacable, impitoyable.

**

« Mais maman, pourquoi t'as fait ça ? T'es malade ? J'allais gagner !
- J'en avais marre de regarder ce jeu stupide, c'est marrant dix minutes mais au bout d'un moment c'est toujours la même chose, tu ne fais que tuer des gens bêtement. Tu perds ton temps devant ce truc abrutissant. Va dormir, je te rappelle que tu te lèves à sept heures pour aller en cours, demain. »

Paul n'eut pas la force de tenir tête à sa mère, mais la colère et la tristesse se mêlaient dans son esprit. Il avait été à deux doigts de finir le niveau et avait pourtant tout perdu. Une fois sa mère sortie de sa chambre, il s'écroula dans son lit mais ne trouva pas le sommeil. Tant pis, il réessayerait demain. Et cette fois, sa mère ne serait pas là pour débrancher son ordinateur.

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Maëstro de la Plume
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MessageSujet: Re: C'est l'histoire d'un chevalier.   Jeu 10 Avr 2014 - 21:33

c'est pas dans l'atelier qu'il faudrait mettre tout ça ? Wink je dis ça, je dis rien

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C'est l'histoire d'un chevalier.
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