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 [Nymphe Ydeil] Les Trois Nations - EN COURS

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Nymphe Ydeil
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MessageSujet: [Nymphe Ydeil] Les Trois Nations - EN COURS   Jeu 8 Mai 2014 - 14:01

LES TROIS NATIONS

* Note de la RPiste : Cette saga a été commandée en 2006 par un Mage qui portait sur l'Univers 25 le nom de Cyroulette. Elle n'a jamais accompagné ses hofs et n'a été écrite que dans le secret d'un tiroir. Aujourd'hui, non sans émotion, elle est offerte à l'Univers Wasat qui s'est associée avec un fair-play exemplaire autour d'elle. [SMOKE], [ARCDC], [COCKTAIL] et [CEX] sont donc les mécènes de cette histoire qui relate, à sa façon, l'étrange épopée de l'Univers 25. Tout commentaire à propos de la saga devra être posté ICI. Bonne lecture !

ÉPISODES PRÉCÉDENTS :
- Prologue
- La Taverne
- Le Temple
- Le Rêve
- Rectorat
- L'Examen
- Répercussions (à venir)
- Au Service du Temple (à venir)
- Annonce du Printemps (à venir)

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« À Sionabel, un Rêve sera toujours apporté à ceux qui en font la demande. » [Nymphe Ydeil]
« Certains disent que seule la guerre peut faire de nous des frères. Ceux-là n'ont sans doute jamais essayé d'écrire avec quelqu'un... » [Yuen]
« À six ans, je savais écrire. Mais ici, nous n'écrivons pas. Nous vendons du Rêve. » [red13]


Dernière édition par Nymphe Ydeil le Jeu 8 Mai 2014 - 14:10, édité 1 fois
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Nymphe Ydeil
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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Les Trois Nations - EN COURS   Jeu 8 Mai 2014 - 14:03



LES TROIS NATIONS - Prologue


  • Trois Nations, trois couronnes et trois valeurs, liées à jamais dans le même destin par le serment de la Paix, peuvent croire qu’elles détiennent la vérité lorsqu’elles séquestrent la foi. Mais qu’adviendrait-il si leurs précieuses certitudes n’étaient basées que sur la négation des valeurs universelles ? Au nom de quelle vérité prôneraient-elles alors leur supériorité ? Au nom de quel amour erroné manipuleraient-elles le monde ? Et si leur représentation du mal était aussi déformée que celle qu’elles donnaient du bien suprême ?
  • Un seul cœur était la clé du tout universel qu’elles divisaient. Tout naturellement, les ennemis s’allièrent à lui sans savoir qu’ils posaient ainsi les premières pierres d’une nouvelle vérité.



Aux enfants, nés et à naître…
Aux Nains et aux Mages
À Baptiste, qui a été le seul à savoir
Et qui m’a offert le mot de la fin,
Malgré la douleur de l’enfantement
Ce 609e RP.


I. Les trois Nations

Plus d’un témoin avait tenté de raconter l’origine des trois Nations. Ainsi, quiconque fouillerait leur histoire ne devrait pas s’étonner de trouver de nombreux manuscrits, traductions infidèles, copies erronées et notes approximatives pour conter l’inénarrable. Plutôt que de laisser la légende plonger au cœur de l’oubli, il fallut reconnaître, après trois cents ans d’indécision, la véridicité d’au moins un de ces écrits. Le sort plus que la réflexion sélectionna Le Grand Livre de l’Héritière, dont on s’empressa d’oublier l’auteur en même temps que l’on délaissait les autres versions.
Le lourd volume donnait une version idéaliste de la vie d’une Élue qui avait uni les trois Nations après plusieurs décennies de guerres et de mésentente. Il dressait des trois peuples un portrait discutable, tel que pouvait le faire un auteur qui n’avait appartenu ni à l’époque, ni aux lieux racontés. Et pourtant, telle était l’Histoire que l’on avait crue la plus authentique et la plus digne d’être racontée aux générations à venir. Il faudrait sans doute des siècles pour départager le vrai du faux, aussi, le lecteur devra-t-il se contenter des quelques notes que nous pourrons reprendre ici pour dépeindre la situation.
À l’aube des temps, un conflit politique divisa la Communauté teinporienne de la Phalange arkheinienne. Dès lors, la guerre sévit avec rage entre les deux partis. Tous deux prétendaient alors que l’Élu tant attendu pour ramener la paix naîtrait dans leur camp, persuadés qu’ils étaient d’avoir raison. Pour cette raison, la naissance de l’enfant-roi passa inaperçue et l’émergence de la troisième nation se fit en silence.
Leur erreur dévoilée, les Teinporiens et les Arkheiniens s’allièrent donc enfin sous la couronne sacrée de l’Élue et les trois Nations ne firent qu’une, dont l’identité se perdit petit à petit dans le temps et l’espace. Peu après la mort de l’Élue, ses propres disciples commencèrent à s’éloigner des préceptes originels et sans même s’en rendre compte, oublièrent l’essentiel de ces leçons si chèrement acquises dans le sang des morts. Alors, au cœur de l’espace intergalactique, les Sibylles, fières dépositaires du savoir ancestral, s’acharnèrent à perpétuer la lignée sacrée, tandis qu’elles ne savaient plus elles-mêmes quelles valeurs primaires elles transmettaient dans ce cher lignage.
Dans leur aveuglement, elles en arrivèrent presque à se convaincre de la supériorité des trois Nations sur les centaines d’autres Phalanges qui colonisaient l’univers. Dès lors que cette idée s’était solidement implantée dans leur esprit, les Sibylles avaient conclu que le prochain Élu ne pouvait naître que sur les terres sacrées de Sionabel, sur lesquels se rivait leur regard acéré, oubliant ainsi les leçons du passé.



II. La branche bâtarde

Comme toute caste fondée sur une légende, les trois Nations, réduites à une seule, connaissaient leurs zones d’ombre, ou plus exactement, leurs contradictions, voire, leurs bâtards. En effet, si la descendance de l’Élue était surveillée avec tant d’intérêts, il arrivait qu’une naissance soit imprévue, voire non désirée. L’enfant était alors non reconnu, confié à une nourrice éloignée et on oubliait l’affaire aussi vite que l’on pouvait réprimander la mère d’avoir pu songer à une naissance aussi inconvenante. Le pouvoir des Sibylles et leur volonté de conserver une lignée parfaite se mua au travers des siècles en une véritable paranoïa. Quiconque se mettait en travers de leur quête se devait logiquement d’être éliminé, de telle sorte qu’elles ne supportèrent plus que l’on remette leur savoir ou leurs décisions en question.
Un jour, l’un des descendants de l’Élue, un mage à l’esprit plus critique que les autres, osa pourtant s’opposer à elles. Les écrits racontèrent qu’il avait mis en péril la philosophie de temps d’années de savoir et entaché le nom de l’Élue de ses paroles blasphématoires. Mais les écrits racontèrent également comment il quitta les trois Nations afin de fonder sa propre Phalange, blessé dans son orgueil par la répartie des Sibylles.
On affirme encore que les enfants bâtards se lièrent à lui et devinrent une réelle menace pour les Sibylles et leur peuple. Depuis, lors du grand conseil annuel des Sibylles, on murmure que ce trouble-fête serait encore vivant et trônerait orgueilleusement à la tête de la phalange la plus puissante de l’Univers : la phalange des Mages Noirs, ce, sous le nom d’Ashura. Cette arrogance supérieure qui détrône les peuples des trois Nations fit naître l’antipathie entre Mages et Sibylles. Certains disent même que l’Alliance des Nains est affiliée au Mage suprême, bien qu’il n’en soit rien.



III. La Guerre des Nains

De nombreuses personnes ont souhaité en apprendre davantage sur le peuple nain, mais bien peu ont eu la chance d’en obtenir des informations. Les Nains appartiennent à un peuple aussi discret que réputé et fier, plus ancien encore que les Mages ou les Sibylles. Bien qu’ils fussent très nombreux au temps de l’Âge d’or, les Nains ne sont plus aujourd’hui qu’une poignée d’irréductibles soldats. Ils aiment avant tout leur tranquillité et gare à celui qui trouble leur quiétude car celui-là n’y survivra pas. Des récits venus des quatre coins de l’univers peignent les Nains comme des êtres malpolis et sanguinaires, prêts à tout pour une bonne bataille. Presque tous semblables d’apparence, ils portent souvent des noms incommodes qu’il est malaisé de connaître, d’autant qu’il est presque impossible de côtoyer un nain plus de deux heures d’affilée.
Il semblerait que depuis la mort de l’Élue, ceux-ci se soient isolés du reste du monde, vivants reclus dans une taverne, au fin fond des bois, en attendant le retour de leur reine. Personne n’a jamais su comprendre dans quel but les Nains étaient devenus si inhospitaliers à l’égard des êtres de taille normale, qu’ils appellent sans affection aucune « les géants ». En dépit de ces traits de caractère plutôt péjoratifs, les Nains ont toujours eu des capacités militaires plutôt impressionnantes qui poussent la plupart des « géants » à se tenir à distance respectueuse de leurs mines, puisque les Nains sont également d’habiles mineurs.
Leur propension intolérable à chercher les conflits a souvent amené les Nains sur des territoires étrangers, au grand dam de certains rois. Cette fâcheuse manie les a un jour poussés bien trop près des trois Nations, à tel point qu’une étincelle a suffi à faire éclater la guerre entre la phalange Générale, dirigée par le Roi Orphéus, et l’un des Nains. C’était suffisant pour qu’une haine sans merci oppose à jamais le Roi Orphéus aux Nains, et pour que les Sibylles se mettent à ignorer superbement ce peuple bâtard et rebelle. C’est sur ce ciment de haine de d’indifférence orgueilleuse que prend racine l’histoire que nous nous allons maintenant vous faire connaître…

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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Les Trois Nations - EN COURS   Jeu 8 Mai 2014 - 14:06


LES TROIS NATIONS - La Taverne

À l'Univers Wasat,
Qui m'offre ma dernière demeure
Ma dernière saga
Un hommage à ceux que j'aime
Et ce 610e RP.

La tempête de neige qui s’abattait depuis quelques jours sur la ville semblait avoir immobilisé les rues dans un carcan de glace. M. Rupert, qui tenait la taverne des Trois Graines, au 80, allée des Nations, s’en réjouissait. C’était sans aucun doute l’établissement le plus louche de la ville, mais aussi l’un des plus courus, et un tel climat faisait marcher les affaires. Personne n’aurait renoncé à entrer se réchauffer autour d’une bière : l’hostilité de l’extérieur ne pouvait valoir ce qui se déroulait à l’intérieur de la taverne.
M. Rupert servait au comptoir depuis plus de vingt ans. C’était un homme petit et corpulent, qui souriait tout le temps de sa bouche presque édentée. Ses cheveux, qu’il avait rares et roux, frisaient autour de son crâne comme une couronne de lauriers. Il portait en général un vieux pantalon défraîchi et une chemise à carreaux rapiécée. Un tablier sale, dans lequel il s’essuyait continuellement les mains, achevait la tenue de ce curieux personnage. Bien entendu, aux yeux de M. Rupert, les Trois Graines étaient le plus charmant coin du quartier. Tout juste était-il conscient qu’il était le complice de choses pour le moins étranges et mystérieuses. Lorsqu’on lui parlait de ce qui se tramait au fond de son établissement, M. Rupert répondait qu’il avait à faire et servait une pression qu’on ne lui avait pas commandée, histoire de se donner bonne figure. Pourtant, il ne pouvait manquer de remarquer la présence de quinze étranges individus qui avaient pris leurs habitudes au fond de sa salle. Ils étaient vêtus de façon si inhabituelle, et se réunissaient si régulièrement chez lui, que M. Rupert ne pouvait les ignorer. Ils portaient tous de sombres robes, comme s’ils sortaient tout droit des rangs d’une obscure secte malfaisante, et leur seule présence faisait fuir les clients les plus sensibles. Les autres, mal à l’aise, se taisaient faute de savoir quoi dire, ou buvaient pour tâcher d’oublier leur présence. Seuls les habitués faisaient mine de les ignorer et jacassaient sans gêne, ce qui ne les empêchait pas d’entretenir un respect inquiet envers les quinze insolites.
Le jour où commence cette histoire, les passants, pressés par le froid, purent voir la sombre bande entrer dans la taverne dès la tombée de la nuit. Comme à l’accoutumée, la plupart s’empressèrent de fuir les abords de ce repère malfamé. Deux jeunes touristes, sortant des Trois Graines heurtèrent le groupe qui y entrait.

C’est l’Halloween ici ou quoi ? Ricana l’un des jeunes, visiblement ivre.

Il était vrai qu’on avait bien peu l’occasion de voir de tels êtres dans les autres quartiers de la ville. Ils étaient une quinzaine, grands et élancés pour la plupart. Ils étaient encapuchonnés de telle sorte qu’on n’apercevait que la lueur des réverbères, scintillant dans leurs yeux. Mais plus inquiétant encore était leur mutisme.
Il était près de dix heures du soir lorsque les derniers passants désertèrent finalement l’allée, bien après le passage des quinze mystérieux individus. Il ne restait plus que le bruit étouffé de la neige tombante pour troubler le silence, ainsi que la plainte d’un violon que l’on poussait à l’agonie, quelque part sous les mansardes. Alors, une femme apparut dans l’allée. Elle était enveloppée d’une vaste peau de loup blanc qui la couvrait tout entière. L’animal devait avoir été aussi immense qu’elle était svelte. Son pied, qui était menu comme le sont ceux des enfants, n’imprimait qu’une faible marque dans la neige fraîchement tombée. De sa personne, on n’apercevait que quelques mèches de cheveux rebelles et il n’y avait pas de boucles plus noires que celles qui sortaient de la fourrure. D’une main gantée d’ébène, la mystérieuse inconnue poussa la porte de la taverne et y pénétra.

Si l’on attendait de l’intérieur des Trois Graines un aspect moins miteux qu’à l’extérieur, on ne pouvait être que déçu. Il y faisait plus sombre encore que dans la rue et cette obscurité permettait aux nouveaux arrivants d’être vus avant de voir. L’atmosphère enfumée les prenait immédiatement à la gorge, tandis que le battement de ce qui se voulait être de la musique, accompagné d’une voix inhumaine, atteignait progressivement leurs tympans. Puis, pénétrant plus avant, ils découvraient avec stupéfaction la clientèle hétéroclite qui occupait le comptoir.
Ce soir-là, un homme à l’œil torve jouait négligemment au bar avec la lame de son couteau, en menaçant de la voix et du geste son compagnon. Des deux, il était difficile de savoir lequel était le plus ivre ! Leur voisin marmottait tout seul au-dessus d’une chope de bière qu’il n’avait pas touchée. Plus loin, un couple de jeunes amoureux roucoulait devant un verre commun. Un psychopathe meurtrier aurait pu surgir dans le bar sans qu’ils ne le remarquent. Dans le coin le plus retiré de la taverne, trois vieilles femmes s’étaient réunies autour d’une bougie de cire noire. Elles y murmuraient des propos qui avaient tout l’air de sombres incantations. À une table voisine, un borgne et un manchot haussaient le ton, s’accusant mutuellement de duperie devant leur jeu de cartes épars. D’autres individus, aux mœurs plus ou moins certaines, buvaient, seuls ou en groupes, occupant bruyamment toute la première moitié de la salle. Les discussions de cette assemblée si criarde mêlaient des langages de toutes les nations et de tous les registres.
Puis il y avait l’arrière-salle. Elle n’était meublée que d’une longue table de bois, entourée de deux bancs et d’un fauteuil. La patine les avait rendus mats et l’âge les avait assombris. Un lustre bas, fait des cornes d’une créature qui avait dû appartenir à la préhistoire, éclairait à peine les visages entourant la table. C’était l’étrange bande qui s’installait là, chaque soir. Ils auraient pu ne pas être bien différents des autres clients, à ça près, qu'ils n’avaient pas ouvert la bouche depuis leur arrivée et que leur immobilité contrastait avec la brutalité ambiante.

À peine arrivée dans cet environnement glauque, la mystérieuse inconnue s’approcha du bar. Elle y commanda un simple verre d’eau, puis retira sa fourrure qu’elle suspendit à un clou du mur. Sous sa pelisse, elle portait contre elle un fardeau. La rumeur sourde des conversations diminua jusqu’à se taire. On n’était pas habitué à voir de telles femmes dans les parages ! Dans la première moitié de la salle, tous les regards étaient tournés vers elle. À l’arrière, on n’avait pas bougé d’un iota, ce qui ne laissait guère savoir si l’on prêtait l’oreille ou pas.
La femme était encore jeune, et elle était également belle. Elle paraissait extrêmement fatiguée, de sorte qu’on lui donnait entre vingt-cinq et trente ans. Ses cheveux ondulaient sur ses épaules dénudées. La robe qu’elle portait amincissait son corps sous les baleines étroitement serrées d’un corsage. Ses yeux, d’un gris si clair qu’ils semblaient aveugles, demeuraient baissés. Ses traits fins étaient si purs qu’ils contrastaient avec les masques d’horreur que présentaient les autres clients. Dans leur coin, les trois vieilles s’étaient levées pour observer l’intruse. Elles eurent un geste clairement hostile dans sa direction :

Sorcière ! Puisses-tu périr en Enfer ! Lancèrent-elles d’une voix unique et discordante.

Puis un brouhaha général s’éleva dans la salle. À l’exception du groupe des quinze insolites, pas un client ne demeura assis. Comme si le cri des trois vieilles avait eu pour effet de réveiller les ardeurs de l’assemblée, chacun dressa un poing menaçant en direction de la femme. Elle ne bougeait pas pourtant. Se contentant de serrer contre elle son précieux fardeau, elle ne tentait pas même de fuir. Vint un moment où le bruit fut si fort dans la salle, que M. Rupert se crût obligé d’intervenir. Brandissant en vain une bouteille vide qu’il tenait par le goulot, il en menaçait quiconque tentait de s’approcher du bar. Cette curieuse opération se résumait en réalité à bondir sur place à la façon d’une puce, ce qui était plus ou moins efficace et convaincant…
Alors, l’un des quinze personnages installés dans l’arrière-salle se leva. À l’instant même, un silence stupéfait s’abattit parmi les clients déchaînés. C’était le plus grand des quinze. Il avait pris place tout au bout de la table, dans un fauteuil en cuir noir. De cette place stratégique, il recouvrait d’un seul regard la taverne tout entière. Il portait une très longue cape couleur de nuit et son visage, comme celui de ses compagnons, disparaissait dans l’ombre.

Sortez, gronda-t-il.

Il n’eut besoin, pour être obéi, ni de hausser la voix, ni de réitérer son ordre car le silence et la crainte qu’il suscitât suffirent à provoquer l’obéissance. Quelques minutes plus tard, la taverne était désertée de ses individus les moins estimés. Seuls, les quinze occupants de l’arrière-salle, M. Rupert et la mystérieuse femme demeuraient.

Approche, Jade, et parle, ordonna encore l’individu.

Attirée par le magnétisme de sa voix, la jeune femme s’approcha lentement, serrant toujours contre elle son fardeau. Elle marcha jusqu’à la table et y déposa enfin ce qu’elle tenait dans ses bras. C’était un nouveau-né, qui ne devait guère avoir plus de quelques heures. Son geste posé, Jade, car c’était bien ainsi qu’elle s’appelait, leva son regard gris vers son interlocuteur. Elle s’était maintenant appuyée à la table et tremblait de tous ses membres. Elle fit un geste qui engloba toute l’assemblée :

Puissants Mages Noirs, murmura Jade d’une voix éteinte, veillez sur ma fille, il le faut.

Puis elle chancela et tomba en arrière. La malheureuse femme venait d’user ses dernières forces pour remettre son enfant entre les mains des Mages Noirs. On lui bassina les tempes et on lui fit respirer des sels, mais rien n’y fit. Le Mage Suprême tournait le dos à cette agitation fébrile. Bras croisés devant le foyer, il savait qu’il était trop tard, que même le meilleur médecin n’aurait rien pu contre le sourd venin qui opérait en elle. Le clocher le plus proche sonna les douze coups de minuit tandis que la femme rendait son dernier souffle. Alors, sans un mot, le Mage suprême prit le nouveau-né sous sa cape et sortit dans la tourmente. Ce qu’il fit de l’enfant, personne ne le sut, pas même ses compagnons. Seulement, lorsqu’ils le virent à nouveau le lendemain, il avait les mains vides. Nul n’osa troubler son mutisme ni lui poser de questions. Devant eux, il ne reparla jamais de cette enfant, pas plus que de la promesse muette qu’il avait faite à la mère défunte.


À suivre...

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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Les Trois Nations - EN COURS   Jeu 8 Mai 2014 - 14:07


LES TROIS NATIONS - Le Temple

À Cyroulette,
Qui ne lira pourtant pas,
Ce 611e RP.

À des lieues de la taverne des Trois Graines, une nuit glaciale et humide venait de tomber sur les terres de Sionabel. Les étoiles s’étaient voilées d’une épaisse nappe de brouillard qui flottait au-dessus des plaines et de la forêt de bambous. Il était impossible d’y voir à plus d’un mètre, mais un léger bruit se faisait entendre. C’était le grincement régulier de roues mal graissées qui montaient le long du sentier, en direction du temple. Dans cette brume qui aveuglait tout, il fallait que l’animal qui tire la carriole connaisse parfaitement le chemin pour ne pas se perdre dans les hautes herbes des prairies.
Tant bien que mal, le valeureux équipage franchit cependant le pont qui menait au temple et acheva sa course sous un austère préau, construit de bambous superposés.

Qui va là ? demanda une voix cassante depuis la porte du temple.

Dans la carriole, on ne voyait que le halo de lumière d’une lanterne tendue dans l’espoir d’éclairer un tant soit peu ce que les yeux ne pouvaient voir.

Je ne suis qu’un simple paysan, Rectrice. Je viens apporter un présent à la Grande Mère, annonça l’homme qui occupait le véhicule.

Il prit délicatement le paquet qui était posé sur la banquette à côté de lui et s’approcha du porche. Le paysan n’était pas très grand, mais son ossature révélait sa condition. Il était robuste et buriné, comme le sont ceux qui travaillent toute la journée dans les champs, sous le soleil d’été. Ses vêtements, modestes mais propres, montraient qu’il avait mis un soin tout particulier à s’habiller avant de monter au temple. Tout cela, la Rectrice le nota d’un seul coup d’œil.
Sans un mot, elle l’invita à la suivre à l’intérieur du temple. Ils pénétrèrent ensuite dans un bureau. L’homme posa son colis sur la table et attendit en retrait. Sa condition ne lui permettait pas de prendre la parole sans que la Rectrice ne l’y autorise, sauf dans le cas des salutations d’usage. Celle-ci se pencha sur le paquet qu’elle entreprit de déballer. En dépit de la blancheur du linge qui constituait le fardeau, la Rectrice procédait comme si c’était du linge sale. Elle en extirpa un enfant qu’elle tint un instant à bout de bras, l’œil méfiant et la mine suspicieuse. Elle l’examina de la tête aux pieds.
Le nourrisson était encore maculé du sang de la conception. C’était une fille. Elle agitait en vain ses jambes potelées dans le vide, clignant des yeux dans la lumière. La Rectrice l’allongea sur la table pour achever son examen. Elle scruta attentivement chaque membre du nouveau-né, à la recherche de maladie de peau, de blessure ou de malformation. Au poignet gauche de l’enfant, elle remarqua la présence d’une tache de naissance étendue en forme d’étoile. En dehors de ce curieux signe distinctif, la peau de l’enfant était d’une saine blancheur. La Rectrice hocha donc la tête d’un air satisfait.

A-t-elle un nom ? demanda-t-elle.
Gaïa… Nous voulions que notre fille serve la Grande Mère des Dieux, répondit l’homme.

La femme approuva d’un vague signe de la main, comme si la réponse ne l’intéressait pas vraiment. Elle ouvrit ensuite un tiroir de son bureau et en tira une petite bourse qu’elle jeta aux pieds du paysan. Lorsqu’il se baissa pour la ramasser, le geste qu’il fit dévoila son poignet. Une étoile y était dessinée, exacte réplique à l’encre noire de la tache de naissance de l’enfant. La Rectrice n’y fit pas attention, mais elle désigna le nouveau-né.

Ne cherchez jamais à la revoir, ordonna-t-elle.

Tandis que l’homme sortait, elle emporta l’enfant vers l’intérieur du temple. La Rectrice entra dans une salle peu éclairée. Elle confia le bébé à la première prêtresse qu’elle y rencontra.

Elle s’appelle Gaïa. Veillez à ce qu’Izanami en fasse une sœur et qu’elle l’éduque comme sa fille.

Puis la Rectrice tourna les talons et la prêtresse porta l’enfant jusqu’à une rangée de nattes qui longeait le mur. Des tentures en papier de riz délicatement peintes séparaient chacune des couches. Plusieurs femmes y étaient étendues. L’une d’entre elles demeurait debout près d’une fenêtre et considérait l’extérieur d’un air absent. C’était Izanami. C’est vers elle que se dirigeait la prêtresse.
C’était une femme grande et mince, entre deux âges. Comme toutes les prêtresses du temple, elle portait la longue tenue des Sibylles : une robe blanche, serrée sous la poitrine par un obi de couleur prune, et dont les pans de mousseline qui ne pouvaient être maîtrisés que par un maintien exemplaire, soulignait la taille. Une huve vaporeuse encadrait enfin un visage fatigué, mais qui conservait, malgré les années et le labeur, une noblesse remarquable. Les voiles, tombant en nuages sur les épaules, couvraient des cheveux entièrement blancs, tressés de perles et de rubans argentés. Telle était Izanami. La prêtresse se dirigea vers elle et lui confia Gaïa.
En silence, comme si les mots étaient inutiles entre elles, les deux femmes s’occupèrent de l’enfant et le déposèrent dans l’un des nombreux berceaux de la salle. Il y en avait des dizaines d’autres. Chacun d’entre eux était occupé par un nouveau-né. Le coufin fut balancé quelques instants par la main habituée d’Izanami, mais Gaïa, comme les autres, avait déjà sombré dans un profond sommeil.


À suivre...

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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Les Trois Nations - EN COURS   Jeu 8 Mai 2014 - 14:08


LES TROIS NATIONS - Le Rêve

À Lord Stormhead,
Qui me lisait déjà autrefois,
Ce 621e RP.
Bon anniversaire.

Près de dix-sept ans s’étaient écoulés depuis que la Rectrice avait accueilli le paysan dans le temple et Gaïa y vivait toujours, dormant du même sommeil profond et calme. Elle avait seulement troqué son landau pour une natte, à l’instar de ses sœurs d’adoption. Ses cheveux, autrefois rares et bouclés, cascadaient aujourd’hui en une abondante chevelure et son corps potelé était aminci par le labeur et les années. Elle dormait désormais dans la tour ouest du Temple. Celui-ci comptait en tout quatre tours, en plus d’un bâtiment central. Environ trois cents jeunes vivaient dans les étages supérieurs. Ils étaient répartis dans les cinq bâtisses en fonction de leur âge.
L’édifice tout entier constituait un trésor d’ingéniosité en matière d’architecture et semblait avoir jailli du sol, tant les pierres et les bambous dont il était construit semblaient se fondre dans le décor. La construction s’élevait au cœur d’un parc immense et généreusement planté d’une variété considérable d’arbres. Gaïa, comme tous les enfants qui avaient grandi entre ces murs, connaissait par cœur le moindre recoin du temple et de son parc qu’ils n’étaient autorisés à quitter sous aucun prétexte.
Il ne devait guère être plus de quatre heures du matin cette nuit-là, lorsqu’elle ouvrit soudainement les yeux dans l’ombre. Sans bouger, elle écouta le souffle tranquille des autres jeunes filles qui dormaient autour d’elle. Des voiles transparents séparaient les nattes, assurant le minimum d’intimité nécessaire à leurs occupantes. Cette pièce aux larges dimensions était circulaire. Une cinquantaine de jeunes filles en partageaient l’espace. Pour le moment, elles dormaient toutes profondément, à l’exception de Gaïa. En s’exerçant bien, la jeune fille parvenait à deviner l’emplacement exact des corps, au seul bruit des respirations. Elle savait que les Sibylles viendraient bientôt les réveiller.
En attendant, Gaïa se garda bien de remuer. Les membres encore tout engourdis de sommeil, elle essaya de se souvenir de tous les détails du rêve qu’elle venait de faire. Tous les ans, à la même époque, elle faisait le même. Elle était persuadée que ce paysan dont elle rêvait si souvent n’était autre que son père.

Réveillez-vous !

Dans l’ombre, des lueurs apparaissaient les unes après les autres tandis qu’une prêtresse allumait les flambeaux de la salle en circulant entre les lits. Les jeunes filles se réveillèrent une à une, baillant, s’étirant et se frottant les yeux à tour de rôle.

Tu as encore rêvé ?

Gaïa se surprit à contempler la marque en forme d’étoile qui teintait la peau de son poignet. Elle leva les yeux vers la jeune fille qui dormait sur la natte voisine. Elle était aussi blonde que Gaïa était brune et en général tandis que l’une avait toujours les cheveux impeccablement coiffés en chignon, l’autre semblait vouloir instaurer la mode inverse. Pour le moment, elles étaient toutes deux ébouriffées par leur sommeil.

C’est ça ? Tu as rêvé de ton arrivée ici, comme tous les ans ? demanda encore la jeune fille.
Oui, Su, répondit Gaïa, comme à regret.

Su, qui s’appelait en réalité Suzuka, pencha la tête d’un air peiné en se recoiffant. Elle incarnait la seule amitié qu’ait liée Gaïa depuis sa plus tendre enfance. Suzuka, que la nature avait dotée avec beaucoup de succès d’une forte intelligence et d’une perception toute spontanée des choses, savait bien que ce rêve rendait sa camarade soucieuse. Chaque année, à pareille époque, cette dernière était en proie aux affres de songes et de cauchemars qui la privaient régulièrement de sommeil. Les bribes du rêve cristallisaient le peu d’information que Gaïa pouvait avoir sur ses origines. Les Sibylles réprimandaient sévèrement celles de leurs pupilles qui se montraient trop curieuses à l’égard de leur passé. Toute attache avec leurs parents véritables se devait d’être rompue, pour des raisons qui n’étaient claires que pour elles-mêmes. Mais chez Gaïa, ce rêve récurrent tournait en obsession.

Allez ! On se dépêche et on se tait ! cria la prêtresse depuis l’entrée de la salle.

Les deux retardataires se hâtèrent de rejoindre les rangs qui quittaient le bâtiment.

Tu devrais en parler à Izanami, chuchota Suzuka lorsqu’elles furent dehors à leur tour.

Gaïa émit un vague marmonnement. Elle se garda bien de répondre : elle n’avait aucune envie d’aller rejoindre Izanami et cela ne lui serait jamais permis par la Rectrice. À l’heure actuelle, sa tutrice devait être à l’autre bout du pays. De toute façon, elle ne souhaitait pas du tout se trouver confrontée pour la énième fois à sa mère adoptive au sujet d’un passé qui restait à confirmer. Si Izanami était plus ouverte que la majorité de ses congénères au sujet du passé de Gaïa, elle n’en inspirait pas moins une crainte et un respect obéissant à sa disciple qui préférait observer auprès d’elle un silence dévoué.

Gaïa, suis-moi.

L’ordre fit sursauter la jeune fille, tandis qu’une vieille Sibylle l’enjoignait de la rejoindre sous le préau. Suzuka et Gaïa échangèrent un regard inquiet.

Tu as rêvé à voix haute ou quoi ? chuchota la première.

Gaïa fit un signe muet indiquant son ignorance, puis obéit. Sans un mot, la vieille prêtresse l'entraîna vers le bureau de la Rectrice. Lorsqu’elle prit conscience de la direction qu’elles empruntaient, Gaïa ralentit le pas. Il était rare que la doyenne de leur institution reçoive l’une de ses pupilles sans un motif grave. Il s’agissait en général d’une jeune fille dont le désir à s’informer sur sa famille ou le comportement tapageur se faisait trop remarquer. Mais Gaïa eut beau fouiller dans sa mémoire, elle ne se rappela pas une seule action qui puisse justifier une remontrance à son sujet. Seul son rêve lui semblait compromettant.
Tout en marchant au côté de la vieille femme, Gaïa lançait de temps en temps un regard en biais au profil fripé. Mais elle ne parvenait pas à y lire le moindre sentiment et encore moins une raison valable à leur petite escapade matinale. Frileusement, elle glissa ses mains sous ses aisselles et jeta un rapide coup d’œil vers la cour, espérant trouver une échappatoire dans cette aube d’hiver qui se levait à peine.


À suivre...

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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Les Trois Nations - EN COURS   Jeu 8 Mai 2014 - 14:09


LES TROIS NATIONS - Rectorat

À Blancos,
Ce 616e RP.
Mon monde pour le tien.

Lorsque la prêtresse la poussa à l’intérieur du bureau, Gaïa fut partagée entre sa curiosité et son envie de s’enfoncer sous terre. Elle s’attendait à rencontrer la Rectrice – ce qui, déjà, était une épreuve en soi –, mais c’était tout un comité qui l’attendait. Assises sur des chaises de paille que l’on avait apportées pour l’occasion, les Sibylles les plus revêches, ou les plus vieilles, conversaient à voix basse. Appuyé contre le bord de la fenêtre, un homme en complet gris qui fumait une fine pipe s’entretenait avec la Rectrice. Un autre, tout de blanc vêtu, observait alternativement les deux groupes sans prononcer la moindre parole. Au moment où Gaïa pénétra dans le bureau, il fut le premier à poser sur elle un regard perçant et dénué de toute sympathie. La jeune fille le connaissait au moins de nom : Azraël Malphas.

Vous êtes en retard, constata-t-il d’une voix cassante.

Gaïa ouvrit la bouche pour répondre, ne sachant pas très bien de quel retard elle était accusée. L’agitation fébrile que son entrée fit naître chez Rectrice et Sibylles la dispensa de toute explication. La Rectrice sortit un tabouret d’un placard que Gaïa n’avait jamais remarqué et, tout en invitant la jeune fille à s’y installer, elle lança un regard courroucé à l’homme.

Elle ne savait pas, Azraël ! argua-t-elle d’un ton plein de reproches.
Inutile de vous énerver, Métanira. Voyons plutôt ce que cette jeune fille a à nous dire…

L’autorité de l’homme brisa celle de la Rectrice. Cette dernière s’assit et évita tout commentaire. Malphas contourna en silence le tabouret sur lequel Gaïa était assise, tout en lissant consciencieusement ses manchettes immaculées. On aurait dit qu’il s’apprêtait à questionner un assassin.

Et bien, vous savez pourquoi vous êtes ici, j’imagine ? N’est-ce pas Mademoiselle ?

Gaïa évita soigneusement de tourner la tête pour croiser le regard de son interlocuteur. Elle était de plus en plus persuadée que sa présence dans ce bureau, cet interrogatoire et tout ce cérémonial n’étaient dus qu’au rêve qu’elle avait fait. Elle avait trop souvent questionné les Sibylles sur son passé et sur l’identité de son père, ce qui lui avait déjà valu de nombreux reproches.

Je crois oui… répondit-elle. Mais je ne suis pas responsable.

Malphas fit entendre un rire glacial. Derrière son bureau, la Rectrice perdit patience et se leva brusquement.

Il suffit Azraël, ne jouez pas avec cette enfant !
Votre hospitalité est décidément insupportable, ma sœur.
Vos manies le sont tout autant, répondit Métanira d’un ton sec.

Elle fit un geste vague et retomba en position assise.

Assieds-toi Gaïa, ordonna-t-elle sans se rendre compte que l’interpellée était déjà installée.

La Rectrice fixa de minuscules lunettes sur son nez et entreprit de détailler Gaïa par-dessus les verres, ce qui lui donna un air soucieux et grave.

Je constate bien malgré moi qu’avant de partir, Izanami n’a pas eu le temps de te préparer à la réunion d’aujourd’hui, commença Métanira. Comme tu vas avoir dix-sept ans, nous devons t’évaluer afin de te choisir une fonction que tu rempliras dès ta dix-huitième année.

Avec un soupir de soulagement, Gaïa réalisa de quoi il s'agissait : aucun rapport avec son rêve. Ce n'était que son examen de fin de formation.

Donc je vais quitter le temple ? demanda-t-elle sans réfléchir.

Ce fut peut-être le ton de sa voix, ou la lueur dans ses yeux qui trahit son enthousiasme trop flagrant. La Rectrice fit une grimace de mécontentement tandis que les Sibylles fronçaient les sourcils en se lançant des œillades de déplaisir.

Pas avant un an ! rétorqua Métanira. Ne te réjouis donc pas trop vite…
Oh, quel charmant attachement… Mais cette enfant pourrait bien partir avant, il me semble, susurra Malphas d’un ton doucereux.

Pour la première fois, Gaïa éprouva de la sympathie à l’égard de la Rectrice. Elle ne se sentait pas du tout le désir de quitter le temple pour suivre un tel homme et était plus disposée à attendre sa liberté pendant un an supplémentaire, pourvu qu’on la laissât loin de Malphas.

Inutile de lui donner de faux espoirs tant qu’elle n’a pas passé les tests, Recteur, protesta Métanira, avant de reporter son attention sur Gaïa. Tu vas avoir un entretien avec le Summus Rector. Les Sibylles y assisteront en tant que spectatrices. Le Recteur Malphas et moi-même attendrons à l’extérieur.

La Rectrice se leva, ignorant dignement la grimace de protestation d’Azraël qui ne s’attendait sans doute pas à être évincé de la sorte.

Nous le ferons dans les règles de l’art, que vous le vouliez ou non… entendit Gaïa lorsque les deux Recteurs franchirent la porte.

Le Summus Rector, qui était resté appuyé à la fenêtre depuis le début de la réunion, attendit patiemment que la porte se soit refermée avant d’adresser un sourire complice à Gaïa. Il cessa alors de sucer le bec de sa pipe éteinte.

Rassure-toi, tu n’as rien à craindre, déclara-t-il d’un ton jovial. Tout ceci n’est qu’une simple formalité.

Gaïa n’osa pas répondre. Elle n’était pas très sûre que ce soit de nature à la rassurer, mais se garda bien de le signaler. Par la fenêtre, le Summus Rector montra l’horizon qui palissait sous les premiers rayons du soleil.

Je ne sais pas ce que tu en penses, mais je trouve ce bureau étouffant. Il me donnerait presque la chair de poule. Cela te conviendrait-il que nous poursuivions cette discussion à l’extérieur ? demanda l’homme tout en bourrant à nouveau sa pipe.
Oui, Rector, admit Gaïa.

Pour la première fois, elle répondit à son sourire.

Appelle-moi Laurenn, si tu le veux bien… lui conseilla-t-il en se dirigeant vers la porte.
Mais où allez-vous ? interrogea l’une des trois Sibylles.
Nous sortons… répondit simplement Laurenn.

Et il s’exécuta avant que les trois femmes n’aient eu le temps de répliquer par quelques objections de leur cru. Dans le couloir, les deux Recteurs le virent passer, accompagné de Gaïa, mais ils n’osèrent l’interroger. Les Sibylles suivaient, tentant vainement de se composer un air digne tandis qu’elles claudiquaient à toute allure, dans le seul but d’égaler le rythme de l’homme en observant leurs propres règles : une femme ne court pas.
Gaïa suivait quant à elle sans se soucier des convenances, tout en se demandant ce que signifiait une telle mise en scène. Elle en évaluait l’importance, mais ne savait pas à quoi s’attendre. L’explication de la Rectrice lui semblait presque incomplète et vague et, pour une raison qui échappait à Gaïa, nul n’avait jamais évoqué un tel examen, sans doute par crainte des représailles. Seul demeurait l’espoir de quitter le temple dans les jours prochains, fût-ce dans un an. Elle ne pouvait s’empêcher de penser que sa liberté représentait sa seule chance de pouvoir chercher ce père disparu qu’elle n’avait jamais fait qu’entrevoir une fois l’an dans un simple rêve. Elle n’avait jamais eu le droit de quitter le parc du temple et ses recherches étaient donc destinées à échouer tant et aussi longtemps que durerait cet emprisonnement.


À suivre...

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MessageSujet: Re: [Nymphe Ydeil] Les Trois Nations - EN COURS   Jeu 8 Mai 2014 - 15:01


LES TROIS NATIONS - L'Examen

À Miles Teg,
Alpha lecteur, correcteur
Allié de plume,
Ce 622e RP.

Le Summus Rector quitta d'un pas guilleret le bâtiment et se dirigea vers les collines

Tes parents te manquent, n’est-ce pas, Gaïa ?

La jeune fille observa un instant le profil pâle du Summus Rector. Il semblait avoir le don de lire ses pensées et cela n’était pas sans la troubler.

Oui Rector, répondit-elle en reportant son attention sur le chemin qu’ils empruntaient.
Tu sais, je ne crois pas que tu les reverras un jour. Tu devrais les oublier, cela te permettrait de prétendre à une brillante destinée.
Excusez-moi, Rector, mais je ne vois pas pourquoi, répondit Gaïa avec sincérité.
Tu es trop sentimentale, Gaïa.
Est-ce un tort ? interrogea la jeune fille, tout en tâchant d’oublier que les Sibylles notaient scrupuleusement ses moindres mots.

Le Summus Rector hocha la tête sans répondre immédiatement. Il s’arrêta tandis qu’ils parvenaient au sommet d’une colline. En contrebas, Gaïa aperçut les troupes des soldats qui s’entraînaient activement dans une clairière. Combien étaient-ils ? La jeune fille l’ignorait. Tout ce qu’elle savait, elle le tenait d’Esteban, l’un d’entre eux. Les soldats étaient adoptés par les Stratèges dès leur plus jeune âge. Tout comme les jeunes filles servaient les Sibylles au temple, ils servaient les Stratèges sur les champs de bataille. Leur vie n’était qu’un sombre entraînement en prévision d’une guerre qui n’avait ni nom ni visage.

Regarde ces soldats, Gaïa, fit le Summus Rector. Que vois-tu en eux ?

La jeune fille observa les troupes qui s’entraînaient. Rien ne semblait être en mesure d’arrêter une telle armée. Ils ne reculaient devant rien. La rigueur de leur entrainement n’avait d’égale que la froide détermination avec laquelle ils enchainaient leurs mouvements.

Ils sont nombreux, forts et résolus, répondit Gaïa.
Que vois-tu d’autre ?
Qu’ils ne vivent que pour ça… uniquement pour la bataille.

Elle savait qu’elle avait raison : il n’y avait rien d’autre dans la vie d’un soldat, tout comme il n’y avait rien de plus que la vie du temple pour elle, pupille.

Oui, parce qu’ils ont été formés pour cela, répondit le Summus Rector. Depuis qu’ils sont ici, on leur apprend à se battre sans sentiment, dans un esprit de totale communion avec leur équipe.

Il y avait quelque chose, dans le ton de l’homme, qui alerta la jeune fille. On aurait dit qu’il remettait en question le fonctionnement pourtant centenaire de ce système. Pourtant, l'instant d'après, le visage du Rector reprit son impassibilité.

Pourquoi font-ils cela ? Dans quel but ? demanda-t-elle.
Parce que le jour où ces soldats quitteront ces terres, ce sera pour se jeter au cœur de la bataille et que nous avons besoin d’hommes fiables et convaincus qu’ils se battent pour la bonne cause. Crois-tu qu’un seul de ces hommes ait le désir de revoir ses parents ? Non, ils se battent calmement parce qu’ils n’ont qu’un passé éteint, qui ne les retient en rien. En revanche, ils évoluent tous vers un avenir meilleur et c’est ce qui les unit.
Quel avenir meilleur ? demanda la jeune fille, interloquée.
Celui que nous souhaitons tracer pour notre peuple, Gaïa. Les Géléniens que nous sommes doivent être les meilleurs.

Un court instant, la jeune fille fut sur le point de demander pour quelle raison ils le devaient. Puis se ravisa et le Rector poursuivit.

Pour cela, nous devons vaincre nos ennemis. Chacun de ces hommes marche vers la réussite de son peuple, et tu fais, toi aussi, partie de ce vaste programme de réussite. D’une réussite individuelle dépend la réussite collective.

Le Rector se pencha pour tapoter sa pipe contre un caillou et la bourra à nouveau.

Vois-tu, chacun d’entre vous est investi d’une mission particulière, votre présence permet de préserver l’existence des Géléniens contre le mal. Vous êtes le dernier rempart contre l’annihilation de notre peuple.

Gaïa se tut, faute de savoir quoi dire. C’étaient des choses qu’on ne leur apprenait pas au Temple et dont elle n’avait jamais eu l’occasion de parler de manière aussi approfondie avec Suzuka ou Esteban.

Chaque chose et chaque être a donc sa place et son but ? interrogea-t-elle finalement.
Oui, répondit seulement Laurenn.
Quel est mon destin ?

Le Rector eut un sourire inexpressif qui fit frissonner Gaïa.

À toi de me le montrer, déclara-t-il.

L’homme désigna d’un geste ample l’ensemble des soldats.

Que penses-tu d’eux ? interrogea-t-il d’un ton qui laissait deviner qu’il la testait.
Je pense qu’il y a d’autres manières d’atteindre ce que vous prétendez atteindre, répondit Gaïa sans un semblant d’hésitation.

Laurenn eut un rire qui ne laissait rien deviner de ses émotions. La jeune fille ne sut si sa réponse était celle que le Summus Rector attendait. Elle ne savait pas plus l’utilité d’un tel entretien tant les questions posées la déroutaient.

Entendu. Cela suffit, Gaïa. Rentrons, dit l’homme.
Vous ai-je satisfait, Rector ?

Laurenn posa un regard perçant sur la jeune fille qu’il testait impunément. Il posa une main sur son épaule et secoua la tête.

En quoi pourrais-je être satisfait ? Je n’avais pas d’attentes envers toi. Tu as été franche et sincère avec toi-même et c’est ce que je souhaitais. Le but de cet entretien était de savoir si tu savais où est ta place dans le vaste programme que nous avons érigé, non de tester de quelconques facultés que tu pourrais posséder.

Gaïa eut l’intime conviction qu’il n’était pas tout à fait sincère avec elle, mais ne dit rien. Elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle ne savait précisément pas quelle était sa place dans le programme et que par conséquent, cet entretien était un parfait échec. Elle accepta cependant les choses comme elle avait si souvent accepté qu’on taise certains renseignements devant elle. Elle savait que tôt ou tard elle saurait, qu’elle atteindrait ce savoir et ces connaissances, comme les arbres atteignent l’eau en étendant secrètement leurs racines dans l’ombre des terres qui les portent. Laurenn lui adressa une mimique avenante, mais elle répondit par un sourire sans expression. C’était l’un de ces sourires qu’il lui avait destinés depuis le début de leur entretien et qui pouvait être interprété de mille et une façons.

Tu apprends vite, constata le Rector avec cette fois, un véritable sourire aux lèvres.

Mais Gaïa n’en avait cure et ce fut dans un silence gêné qu’ils firent le chemin du retour.

Tu peux rejoindre le réfectoire, Gaïa, indiqua l’homme avant qu’ils ne rejoignent le bureau de la Rectrice. Je pense que tu n’as pas envie de retourner dans l’antre du dragon.

Ce qui était l'exacte vérité.


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